Parce que l’on n’aborde jamais le kitsch avec suffisamment de sérieux et d’implication, toujours relégué au rang d’exercice de seconde zone qui dissimule mal un manque d’inspiration évident, il semble pourtant plus qu’essentiel de choisir d’emblée cette posture pour aborder le cas d’un disque assez particulier publié en cours d’automne 2010 par le label Hippos In Tank. Games est le side-project un peu étrange de Joel Ford, du groupe Tigercity, et du producteur qui, en l’espace d’un an, à acquis une visibilité de dingue: Oneohtrix Point Never ici sous son nom civil Daniel Lopatin. Nous vous avions déjà présenté il y a quelques temps l’inégal « Returnal » d’ONP, l’album qui révéla le producteur new-yorkais a bon nombre de fanas de ces mixtures drones/ambient/noise toujours difficiles à cataloguer et à évaluer. Il faut dire que depuis deux bonnes années, Lopatin publie à tour de bras et ne laisse que peu de répits aux suiveurs les plus aguerris à fouiller les bacs et les sites web les plus obscurs à la recherche de la dernière tape sortie à ce jour.
Dans ce fatras musical complexe, Games débarque comme une parenthèse tour à tour étrange, kitsch et puis finalement clairement séduisante, pour peu que l’on mette un peu de côté la simplicité de l’univers en toc dépeint par la musique du duo. En l’espace d’un 7″, « Everything Is Working / Heartlands », puis d’un 12″ que nous allons aborder ici intitulé « That We Can Play », Games a mit sur pieds une musique de divertissement, clairement orientée new age avec son relâchement un peu béat et ses envolées mélodiques développées par tout ce que peut compter de plus cheesy l’instrumentation électronique moderne en terme de synthés, principalement. Daniel Lopatin et Joel Ford, amis d’enfance depuis les bancs du collège, ont décidé en février de l’année passée d’enfin concrétiser ces années de partage musical en donnant vie à cette musique hybride, fruit de leurs goûts respectifs pour un univers de fusion pas toujours du meilleur goût mais qui ne manque pas d’une identité propre, à tous le moins.
Afin de ne pas égarer même les plus valeureux d’entre vous sur le chemin escarpé qui mène à l’adoration du kitsch electro-pop, je me dois de vous présenter explicitement les choses: Games serait en quelque sorte l’anti-thèse de la musique de Daniel Lopatin sous son pseudo ONP ou au sein d’autres side-projects, quels qu’ils soient. En l’espace de 6 morceaux, Games range les élucubrations nocturnes les moins enjouées pour laisser place aux breakbeats et claviers synthétiques qui déversent en flots ininterrompus des mélodies pop à l’attractivité toute calculée. Clairement, remettre en cause ce fondement même de la musique de Games n’aurait finalement pas de sens. Toutes proportions gardées, ce serait comme se baigner dans un bain de paillettes et se demander pourquoi on en ressort aussi brillant qu’une carrosserie après un coup de polish. « That We Can Play » fait la part belle aux tubes les moins complexes mais pas les plus débilitants, pas toujours disons-nous (si l’on excepte l’horripilant ‘It Was Never Meant To Be This Way’ qui n’en finit plus de nous bassiner avec sa rythmique molle et son steel-drum qui n’a pas grand-chose à faire ici). Pour le reste, Games débarque avec ses gros sabots, toutes exagérations dehors et promet à qui veut bien l’entendre près d’une vingtaine de minutes de joie synthétique dans la plus pure tradition new age qui glorifie la Nature avec un grand « N », la plongée dans une dimension où technologie et méditation pieds nus au milieu d’un salon tout blanc font bon ménage.
Bien entendu, il ne s’agira pas ici de ne retenir que l’argument léger comme unique motivation pour plonger dans « That We Can Play ». L’auditeur doit voir plus loin, scruter le moindre recoin des morceaux pour entendre quelques uns des revival 80′s refaçonnés façon début XXIème siècle les plus enthousiasmants qu’ont ait pu entendre ces derniers temps (je pense à l’hypnotique ‘Midi Drift’ qui pourrait marteler encore et toujours qu’on n’en arriverait pas à éteindre notre chaîne hi-fi ou nos enceintes de dégoût; jusqu’à prendre un vrai plaisir lorsque vient le tour des solis aux synthés kitsch à souhait!). Aussi, il est une des preuves les plus vibrantes du nécessaire décloisonnement de la musique dans le discours au quotidien, surtout celui tenu par ceux qui prennent la parole au nom de ce qu’ils écoutent (nous, sur Subtance-M., parmi d’autres, bien sûr). Passer d’un univers aussi peu compréhensible que celui d’Oneohtrix Point Never à la grossièreté finement découpée d’un Games demeure un exercice mental pour le moins réjouissant lorsque naviguer entre les deux dimensions ne procurent plus une quelconque gêne, que ce soit au fin fond d’un casque ou toute musique dehors, les enceintes poussées à fond pour en faire profiter les voisins.
Games plaide pour une musique qui retrouverait le divertissement intelligent, le rejet de la débilerie musicale simpliste pour plaire aux moins exigeants. Le duo est la preuve que l’on peut chercher à concilier son goût pour une esthétique même passée de mode et les préoccupations du moment dans un mouvement qui ne mettrait jamais de côté l’identité propre et l’envie de partager ce qui nous est propre. Pour ma part, je tremble de plaisir à l’écoute des quelques vagues samplées de ‘Shadows In Bloom’, ce refrain répété encore et encore, les quelques paroles découpées puis déposées ici et là, les bridge ignobles qui nous rappellent les années les plus noires de la new wave, les chœurs à l’angélisme à vomir et les rythmiques synthétiques sans concession. Joel Ford et Daniel Lopatin ont malicieusement invité un peu tout le monde à venir faire la fête sur leurs hymnes kitsch. On a un peu honte par endroits mais c’est pour mieux finir par tenter le hold-up de milieu de soirée sur la sono de l’hôte afin de faire exploser les tympans des invités à coups du son soooo 80′s d’un ‘Planet Party’ et ses handclaps vitesse lumière. Même en guise d’unique one-shot, Games est d’ors et déjà un accomplissement en soi parce qu’il est le témoin du délire communicatif qu’on du partager Daniel et Joel pendant l’enregistrement. Pour le reste, que chacun se débrouille avec sa conscience.
PS: à noter qu’il existe une double tape publiée à une centaine d’exemplaires par The Curatorial Club abrite un mix réalisé par le duo, publié courant été 2010 et intitulé « Spend The Night With… ». Si la face A de la première tape tourne gracieusement un peu partout, je n’ai pas pu jeter une oreille au reste du mix mais celui-ci se compose essentiellement de hits electro-funk, new age ou clairement soft rock qui fait officie de compilations des goûts respectifs, j’imagine, de Daniel Lopatin et Joel Ford.
Je ne sais pas très bien quoi penser de cet album.
Ça me paraît assez normal, ouai. C’est pas forcément du goût de tout le monde mais lorsqu’on connaît ce qu’à l’habitude de produire Daniel Lopatin, cet album débarque comme un cheveu sur la soupe et c’est vraiment une démarche que j’apprécie aussi.
Si on n’en reste que sur la musique à proprement parler, le Sniffeur a bien développé l’ambiance générale. :)
Ouais il est vraiment trop fort ce Sniffeur d’Argent.
Je dirais qu’il est bien là où il est. :)