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Articlé publié le 24 jan 2011 par .

Classé dans Chroniques, Oscillations et frémissements.

Mweslee, « Eurocarne EP »

Dans la foulée de la sortie en 2006 du premier volet de la compilation « Beat Dimensions » (abordée par mes soins ici-même il y a deux ans, alors que Substance-M. n’était qu’un tout jeune blog fraîchement créé ), ils sont nombreux les producteurs à avoir su utiliser à plus ou moins bon escient l’exposition de leur musique à un public plus élargi suite au succès d’estime du projet de Rush Hour Recordings. Partis à la recherche de nouveaux talents encore inconnus dans une phase d’émergence d’une nouvelle forme de hip-hop sophistiqué et mutant, Morgan Zarate et DJ Cinnaman ont révélé une poignée d’artistes au talent certain et à l’univers particulier, à mille lieux des clichés et autres banalités instrumentales véhiculées à vitesse grand V dans ce genre de niche musicale. Parmi ceux là, Mwëslee a.k.a. Diego Cobo, producteur espagnol de son état, a pris son temps pour réellement se révéler et tenter d’occuper un espace auquel la fraîcheur et l’identité affirmée de sa musique pouvait prétendre. En plus ou moins trois ans d’activité, depuis son tout premier ‘Un Joder Suave’, Mwëslee a travaillé par intermittence, n’enchaînant qu’une poignée d’apparitions officielles et reléguant bien volontiers son activité aux méandres des pages dynamiques du Web sans réellement fixer sa musique sur support physique (ou en lui donnant un écrin « officiel » quelconque). Si l’on exclut le sympathique « Megaplast EP » en 2006 pour Nod Navigators / Kindred Spirits et sa participation à la célèbre série de 7″ des Irlandais d’All City Records en 2008, pas grand-chose à réellement mettre au crédit du producteur ibérique.

Il faut attendre 2010, année du renouveau pour Mwëslee, pour enfin voir apparaître une suite à son tout premier disque chez Nod Navigators / Kindred Spirits. Mais c’était il y a déjà 4 ans. Entre temps, les choses ont évolué à la vitesse de la lumière, bon nombre de producteurs se sont révélés et ont commencé à sérieusement squatter les quelques places assises du wagon dans lequel tout ce petit monde est embarqué; ne laissant vacant qu’un espace somme toute assez réduit pour ceux qui n’auront pas su s’adapter réellement à l’innovation farouche dans le domaine du beat qui va chercher ses sources dans un hip-hop instrumental traditionnel mais fortement secoué dans tous les sens. D’autant qu’en l’espace de 4 ans, Mwëslee n’a donné que quelques signes de vie partiels, à peine de quoi intéresser même les plus farouches suiveurs des dernières sorties du genre. Lorsque se présente « Eurocarne EP » courant 2010, inutile de dire que rien ne prédestine cette nouvelle livraison du producteur espagnol a attirer sur lui les lumières du Web et d’ailleurs. Rien si ce n’est la promiscuité (au moins artistique) que Mwëslee entretient avec bon nombre de ses congénères, producteurs de leur état eux aussi, plus ou moins issus en droite ligne des travées du Web eux aussi. Toujours pour les Néerlandais de Nod Navigators / Kindred Spirits, Mwëslee balance donc sa nouvelle livraison à base de 6 morceaux inédits pour près de 25 minutes de musique à même de faire headnodder même le manche à balai qui trône fièrement dans un coin de votre cuisine.

Pourtant, rien n’est aussi évident, en réalité. « Eurocarne » n’est pas à proprement parler le disque de beats montés en boucle sur 4 minutes et balancés comme ça, pour combler un vide ou boucher un trou dans le mur du coin. S’il n’est pas non plus le chef d’œuvre incontesté de ces derniers mois, il révèle pourtant une esthétique en formation, timide mais pourtant bien présente, une volonté d’ouvrir subtilement la musique de Mwëslee a d’autres influences que celle d’un hip-hop matinée de samples électroniques et de claviers synthétiques. C’est le cas lorsque le producteur fait appel à ces claviers vintage qui viennent donner une coloration toute particulière, très 80′s à proprement parler, à certains des moceaux de l’EP. ‘Nova Olimpia’ et ‘Manana Color’ en premier lieu, dont les lignes de claviers résonnent comme autant de mélanges réussis et impactants entre modernité et tendance rétro. Car la musique de Mwëslee, si elle ne semble pas payer de mine aux premières écoutes, reste hautement mémorable et n’ira jamais se ranger dans un coin de cerveau pour ne plus jamais en sortir ou presque. Il y réside un petit quelque chose d’attirant, difficilement exprimable en mots mais concrètement à la base de ce qui va donner sa valeur ajoutée à l’ensemble et stimuler d’autant plus l’envie d’une seconde, puis troisième, puis quatrième écoute… Mwëslee y va aussi de l’utilisation d’une poignée d’éléments qui sortent un peu de l’ordinaire, la cornemuse sur ‘Eurocarne’ ou les quelques instruments de percussion traditionnels répartis ici et là entre les nappes synthétiques qui balafrent les morceaux. Un délicat feeling hybride qui alterne efficacement entre un groove vivant et une rythmique montée à coups de 0 et de 1 pour aboutir à cette musique à cheval sur plusieurs univers mais qui n’en a pas oublié d’être cohérente.

Et puis il y a ce petit moment de bravoure musical, déposé délicatement au cœur de l’EP, un peu dissimulé mais dont la lumière personnelle va finir par mettre en valeur l’ensemble du disque dans des proportions conséquentes. ‘Variations Pour CX Pallas’ est un mitraillage de claviers en bonne et due forme, un, deux puis trois éléments s’assemblent, un discret détail rythmique qui se pointe à intervalles réguliers mais laisse le champs libre à ces vagues synthétiques qui arrivent encore et encore, alors que surgit au détour d’une phase ce clavier qui fait naitre une mélodie datée, complètement kitsh mais diablement touchante, dont on pense qu’elle sera au fondement du morceau à suivre. Quelques distorsions sonores et un synth bass plus tard, la lente montée en puissance s’éteint pourtant bientôt, sèchement, alors que ne résonne plus que pour quelques secondes ce clavier entêtant qui n’aura pas su donner vie à l’ensemble. Mais de cet acte manqué, quelque part, émane une beauté et une luminosité particulière à mettre en relation directe avec les 5 autres morceaux du disque pour en comprendre tout le sens. Exporté singulièrement, ‘Variations Pour CX Pallas’ ne fera que perdre en intensité, inévitablement.

Alors certes Mwëslee a encore du chemin à faire et semble encore loin d’avoir donné naissance à un univers qui lui est propre, à l’esthétique fine et délicate qui lui permettra de sortir de la masse pour s’en aller explorer son bout d’univers, tranquillement. Mais « Eurocarne EP » est un nouveau pavé fermement posé au sol dont Mwëslee devra se servir pour bâtir davantage et voir un peu plus loin. S’il n’évite pas les quelques écueils inhérent à bien trop de projets issus du même sérail (impression de mimétisme dans les productions, manque flagrant d’identité dans les éléments et autres samples utilisés, construction parfois paresseuse et manquant singulièrement de vie au point, même si ça n’est pas le cas ici, de causer l’ennui de l’auditeur), « Eurocarne EP » se distingue néanmoins de la masse des sorties par les quelques détails, la petite touche personnelle, apposée par Mwëslee ça et là dans les recoins des morceaux. Si l’on oublie un ‘Pacifico’ un peu plat et manquant singulièrement de relief, on obtient un disque de qualité, passionnant à bien des égards et qui demandera un peu d’investissement pour dévoiler ses atouts principaux. Il ne manque plus qu’au producteur espagnol de franchir le prochain pallier, celui d’un LP personnel, marqué de son sceau propre, impossible à confondre avec ce qui se fait autour, au risque de se brouiller un peu avec une partie des auditeurs pas trop regardants sur les redites morceau après morceau, producteur après producteur. Mais c’est au moins ça qu’il faudra à Mwëslee pour réellement apparaître comme un musicien prometteur dans un univers musical ressemblant, de près ou de loin, à l’avenue du Maine, dans le XIVème à Paris, un vendredi soir pluvieux, rempli de monde depuis Montparnasse jusqu’à Alésia: les uns derrière les autres, en file indienne, avec quelques voyants rouges pour seuls repères géographiques et spatiaux.

Pour une fois, fait particulier, je vais me fendre d’un morceau à vous faire écouter en streaming mais non-issu du disque abordé ici. La qualité dudit morceau étant pourtant nettement au-dessus de la moyenne, et vu le nombre de fois où je l’ai écouté dans toutes les situations possibles ces dernières semaines, je ne pouvais pas ne pas vous le présenter au moment d’aborder le cas de Mwëslee. Il s’agit d’un remix de ce dernier du morceau ‘Donkey Stomp’ de l’ami Slugabed, tiré du split « Donkey Stomp EP »  de Slugabed et Ghost Mutt paru chez les tous nouveaux Donkey Pitch (ça fait beaucoup de singeries cette affaire) il y a quelques semaines. Et c’est une réussite totale, transcendant totalement le morceau d’origine pour le porter dans des sphères bien supérieures. Les deux phases du morceau, construit habilement et avec beaucoup de feeling, depuis l’inquiétante et lourde démarche du début du morceau jusqu’à l’espèce de refrain complètement débridé, ne font que confirmer les impressions récentes laissées par « Eurocarne EP ». Attendons bien sagement la confirmation de ce petit frémissement du côté de Mwëslee; en espérant qu’elle ne tarde pas trop à se présenter.

Bon, je n’y résiste pas, je vous laisse tout de même avec une version live à la qualité incertaine d’ ‘Eurocarne’, pour la forme. Attention au volume, ça crachote un peu, mais la session aux claviers joués live est assez jouissive et mérité d’être vue. D’autant que le morceau est de qualité, lui aussi; à retrouver sur l’EP, bien entendu.

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