Pour ceux qui ont ressenti, un jour, que les pièces du puzzle se mettaient peu à peu en place, au fur et à mesure que s’égrenaient les secondes passées à écouter, à entendre et à ressentir, ma réflexion n’aura rien d’étrange. Pendant une majeure partie de ma courte vite, je n’ai pas ressenti ne serait-ce qu’une fois l’infini s’ouvrir devant moi lorsqu’il s’agissait de partager de la musique. Objet social avant tout, il s’agissait de partager des émotions pour le moins directes et interchangeables, le temps d’une fête entre amis, d’une soirée passée à discuter de rien. La référence culturelle s’arrêtait aux portes du tout-venant, me bornant à répéter en boucle les manifestations les plus simplistes que j’observais ici dans une émission en prime-time, là au détour d’un rayon de supermarché sans comprendre qu’il était possible d’aller plus loin. Pour quoi faire d’ailleurs? Il n’était même pas question d’y voir autre chose puisque rien ne semblait m’attendre. Je me bornais à ressasser les références musicales parentales, variété et quelques exotismes pourtant bien classiques en majeure partie. J’ai entrepris d’inverser le tableau et d’aller explorer l’envers de celui-ci, pendu au mur et prenant la poussière, lorsqu’il fut temps pour moi de trouver une alternative au vide qui se présentait. Lycéen, j’entrevoyais à peine les possibilités supérieures d’une écoute exigeante et d’une curiosité sans bornes, ma quête de moi-même se bornant à tenter de nouer quelques liens sociaux, pour faire comme tout le monde, parce qu’une fois encore le vide me paraissait insoutenable. Ou alors parce qu’il n’était finalement pas bien vu de ne rien faire, je ne sais plus. Contrairement à certains, je n’ai pas vécu la musique sous l’angle de la rébellion, du rejet ou de la révolte envers une série de caractéristiques propres à mon environnement. A dire vrai, j’agissais avec un peu de « suivisme » bien senti, rien de plus. J’entendais pour entendre, sans jamais vraiment écouter ou presque. D’où la longue phase de mièvreries musicales enchaînées à quelques références en carton pâte dont je n’avais que faire mais que je me bornais à conserver précieusement, indice virtuel de l’espèce de consistance dont je cherchais à m’affubler. Même pas caméléon, je ne copiais pas par volonté de survivre, simplement par besoin d’y croire moi-même.
Tout est arrivé insidieusement, sans y faire attention je comblais peu à peu un vide qui n’existait presque plus. Ou alors au sein duquel étaient apparus un « besoin » de faire appel à ce qui s’était formé tout au fond, un mélange de curiosité, d’envie et de profond désir, le tout saupoudré d’un peu d’ambitions culturelles. Mais même pas trop, je n’ai jamais poussé le vice au point de faire de mon parcours une série de noms encadrés ou de tableaux bien installés sur des murs géants, comme des trophées de mes écoutes passées. J’oubliais (et oublie encore souvent) presque toujours les noms pour me concentrer sur les sensations, les vibrations, les couleurs. Le tout formait peu à peu cette masse informe au sein de laquelle s’ébattaient joyeusement des références pour le moins diamétralement opposées. Des références qui, une fois encore, prenaient la forme de noms que je me bornais à vouloir retenir mais qui finissaient toujours par m’échapper. J’ai mis longtemps à me rendre compte de ça, me cachant derrière cette fausse volonté de vraiment découvrir qui est qui, qui fait quoi, qui a joué quel rôle et comment. En réalité, peu m’importait. Et m’importe aujourd’hui. Avant de chercher la référence, je cherche la sensation, égoïstement. Alors je multipliais les écoutes furtives, zappings et compilations abstraites sans queue ni tête, comme pour bâtir autour de moi un édifice de K7 puis de CD-Rs sur lequel je pourrais m’appuyer pour avancer. Mais je ne réussissais pas réellement à m’en servir, le laissant trôner dans ma chambre, puis mes chambres, comme un tas de je-ne-sais-quoi dont je me servais pour faire passer quelques angoisses ou appuyer une sensation quelconque, de joie ou de tristesse, selon le moment.
Ça n’est que bien plus tard que j’explorais une nouvelle strate de ce cheminement. Sans chercher la cooptation, je cherchais chez les autres ce besoin qu’ils auraient de lire ce que je pouvais leur apporter. Une sensation diffuse qui ne s’exprimait pas réellement à travers un positionnement de professeur (je n’en avais pas le bagage culturel de toute façon) ou une réelle volonté de recueillir les hourras et les bravos (je n’en attendais pas, n’ayant qu’à peine le courage d’écouter ce qu’on pouvait me dire sur mon activité). J’avais le besoin plus complexe de faire partager cette masse de sensations afin de lui donner vie. L’expulser de moi par l’expression écrite de ce que j’entendais devenait alors ma pratique la plus courante. Comme un flot de lave qui montait petit à petit, irrégulièrement, pour un jour devoir être expulsé afin de faire jaillir cette vision des choses qui prenaient vie dans mes oreilles. Ne parvenant pas à contrôler cette marée rouge sang brûlante, j’essayais de trouver un palliatif à cette absence de contrôle par une surenchère de disques et de musiques mis à disposition: je me disais que plus j’en proposerais, plus le moment de réellement vouloir exprimer le son en un mot arriverait. Et comme ça, il paraissait logique que je parvienne à simuler ce besoin en lui faisant croire qu’il existait par sa propre volonté.A dire vrai, le stratagème a longtemps fonctionné et continue de fonctionner. J’ai cette avidité de découverte de SONS et de combinaisons de ces sons qui me pousse à les empiler les uns à la suite des autres, m’autorisant par moments quelques pauses entre deux sessions intenses. Comme un plongeur qui reprendrait ses esprits après avoir enchaîné trop rapidement les paliers de décompressions sous l’eau.
Bizarrement, cette pratique n’a quasi jamais éveillé en moins l’envie de faire parti de ce tout que j’explorais. La richesse des sons existants me pousse à vouloir en faire le tour avant que je ne tente, à ma manière, d’en dévoiler de nouvelles combinaisons. Autant dire qu’à ce rythme, j’en prends sûrement pour un paquet de réincarnations. D’autant que les combinaisons se nourrissant les unes les autres, il paraît logique de se dire que les mélanges sont numériquement infinis. Le processus qui s’est enclenché ces dernières années est plus insidieux que ça. J’ai longtemps été un activiste attentiste, attendant sur son siège en plastique jaune criard, dans cette salle aux murs verts délavés que le panneau lumineux affiche le numéro inscrit sur ce papier, d’un rouge vif, que je tenais entre mes mains. Et plus j’attendais, plus j’étais persuadé que l’attente allait arriver à son terme rapidement. Sans le savoir, j’étais pris dans une spirale étrange où je ne faisais que revivre encore et encore les mêmes secondes d’attente, extatique et excité à l’idée que la prochaine minute mon tour viendrait. Il m’a fallu du temps pour m’en rendre compte, ayant toujours été en décalage avec mes propres aspirations. Dés lors, j’ai trouvé ce nouveau mode de satisfaction qui se rapprocherait un peu de la philanthropie si j’étais ce genre de mec qui cherchait à moraliser le moindre de ses choix. Soutenir un projet, aider à lui donner vie. Autant de justifications faciles à balancer au détour d’une bière dans une soirée. Encore une fois, les choses sont un peu plus biscornues que ces 2 petites propositions. Parce qu’il s’agit certes d’apporter mon aide à un projet musical pour lui donner vie, mais surtout projeter cette part de moi-même dans un objet physique aux propriétés concrètement définies: une longueur, une largeur, une épaisseur, un sens, une fonction et un symbole. Tout ceci réuni en un amas de molécules chimiquement assemblées pour recréer ce mode de transmission de sensations via le canal musical.
J’ai ainsi porté mon attention sur un monde qui se trouvait derrière le derrière de ce tableau poussiéreux pendu au mur que j’évoquais plus haut. Une espèce de Xième dimension invisible à l’œil nu, impossible à situer dans l’espace mais qui a pris soin de se développer toute seule, petit à petit, encore une fois à mon insu, pour finir par apparaître en ce jour d’hiver où les choses ont commencé à prendre une tournure concrète, bel et bien réelle. Enroulée sur elle-même, elle se dissimulait dans ce revers de veste, dans cette poche arrière de pantalon, sans substance et sans consistance. Jusqu’à ce que l’espace qu’elle s’était elle-même accordé ne suffise plus à satisfaire son besoin d’expansion, d’expression et d’existence propre. Aujourd’hui, je tente de faire cohabiter toutes ces sensations dans un schéma personnel complexe. Vouloir donner à cette masse informe de vibrations, de sons et de couleurs tout en lui reprenant une partie d’elle-même pour vous la présenter sous forme de mots. L’exercice est difficile, quand on y pense avec attention. Il ne s’agit pas juste de produire et d’écrire, les deux activités fussent-elles en parallèle. Mais de jongler avec 2 aspirations, 2 besoins à l’historique propre et, parfois, aux pré-requis compliqués à assembler les uns avec les autres. Je me demande comment font ce nombre incalculable d’activistes tour à tour fondateur d’un label, journaliste amateur, organisateur de soirée et autres. Peut-être sont-ils parvenus à se rendre au-delà de cette limite par laquelle nous ne concevons notre action que sous un seul angle. Ils sont dans cette masse informe de sons et de couleurs, se baignant dedans allègrement tout en y injectant une part d’eux-mêmes. Ils sont partie intégrante de ce à quoi ils aspirent. Créer et exercer, dans un seul et même mouvement. L’extase totale, j’en suis sûr.
wahou ! Milles bravo le sniffeur d’argent pour ce magnifique texte très personnel et à la fois très universel.
Merci à toi Mr. Meuble. J’entame quelque chose d’un peu plus personnel sous cet angle là. Sans trop tomber dans le journal secret non plus. On va essayer. ;)