Alors que je ne le considérais, à ses débuts, qu’en tant que simple nouvelle manifestation lambda d’un état d’esprit propre à ce qu’il se passe du côté de L.A. depuis la seconde moitié des années 2000, P.U.D.G.E. révèle sortie après sortie touta la singularité de son approche, son talent de producteur/alchimiste pour qui les mélanges et le travail délicat des samples en provenance des quatre coins de sa discographie virtuelle ne sont pas de vains mots mais une esthétique musicale bien ancrée dans ses beats. Pour celui qui n’attendra de Reginald Sinkler II qu’une démarche relativement standard, les choses risqueraient de se révéler limitées. P.U.D.G.E. est un producteur qui évolue dans les interstices, n’a que partiellement dévoilé ce qu’il est pour laisser davantage parler des projets singuliers pour lesquels il semble encore un peu compliqué de trouver l’occasion de graver sur un support physique. Aussi compliqué que de tracer très fidèlement son parcours encore peu documenté jusqu’à aujourd’hui.Mais la magie du Web, pour celui qui prendra la peine de l’exploiter à fond, permet de retrouver à force de clics et d’acharnement des myriades de petites informations à recouper entre elles pour venir former une espèce d’histoire globale partiellement réelle, partiellement fantasmée.
A priori, P.U.D.G.E. semble avoir fait ses premières armes dans les environs de N.Y.C., où il développe sa passion pour la production, le turntablism et le MCing. D’aucuns disent qu’il aurait fréquenté, dans le courant des années 90, les soirées open mic de la fameuse Lyricist Lounge du Lower East Side, à New-York, réputée pour rassembler les meilleurs MCs new-yorkais underground de l’époque (dont je vous passe la liste exhaustive, les vrais les connaissent, les autres iront se renseigner). Au début des années 2000, P.U.D.G.E. (sous l’alias « DeejayPudgEmcee ») rejoint le collectif des Vinyl Junkies, bien vite rebaptisé « VJC », d’après le nom du label sur lequel les membres du crew vont publier en 2003 leur premier E.P., « What’s The Meaning » (ou autrement intitulé simplement « The Vinyl Junkies »). Le groupe rassemble des artistes en provenance de la Caroline du Nord, de la Californie, d’Atlanta et bien entendu de N.Y.C. Resté relativement dans l’anonymat, les VJC publieront en 2006 un second disque en auto-prod., « Strange Arrangement », à la suite duquel le collectif périclitera. A noter qu’un certain Terrel MacMathis, MC et producteur originaire de Detroit, prendra par la suite son envol en solo sous le pseudo Ta’Raach et s’imposera comme l’un des précurseurs d’une esthétique hip-hop en pleine effervescence dés 2004-2005.
A cette époque, aux alentours de 2004, peut-être flairant la prochaine explosion de cette scène beat/hip-hpo de L.A., P.U.D.G.E. quitte N.Y.C. et emménage sur la côte Ouest où il commence à travailler sérieusement ses productions en solo. Il faut pourtant attendre à peu près 2008, moment où il délaisse son ancien alias afin de ne conserver que celui de « P.U.D.G.E. », pour commencer à voir apparaître ici et là quelques unes de ses productions. Pour ma part, c’est cette année là que j’écoutais sans le savoir les premiers beats du producteur originaire de N.Y.C.: d’abord sur le très bon mix CD de Take, « Levitations », puis sur celui publié par Ras G chez Mochilla, « Beats & The Abstract Truth ». Ce ne sont que de timides apparitions très éphémères, dont je ne me souviens honnêtement pas du tout bien qu’ayant écouté dans tous les sens les deux disques sus-cités. Dés 2009, P.U.D.G.E. enchaîne quelques apparitions décisives aux côtés de noms fédérateurs et/ou prometteurs de L.A.: Kutmah, Exile, Dibiase… Surtout, sa participation cette année là à la deuxième « génération » de producteurs mis en avant par la série « Beat Dimensions » du label néerlandais Rush Hour (dont je vous avais déjà parlé il y a deux ans, au moment du lancement du site) va lui servir de tremplin pour franchir un nouveau palier. Pèle-mêle, P.U.D.G.E. y côtoie les Low Limit, Nosaj Thing, Dorian Concept, Samiyam, Ras G, Fulgeance, Dimlite, Mono/Poly…; tous plus ou moins en pleine ascension esthétique et chacun tirant de son côté pour atteindre une pratique très personnelle des beats qu’ils posent depuis peu de temps sur maxis et CDs.
Depuis 2009, P.U.D.G.E. n’est pourtant apparu que sur une poignée de disques et n’a pas (encore) suivi la trajectoire ascendante de certains de ses homologues. En janvier 2010, l’exemplaire All City Records lui fait partager une face du premier volet de sa série de 10 maxis consacrés à Los Angeles avec Dibiase, autre participant des célèbres sessions « Sktechbook » de la Cité des Anges, protégé de Daddy Kev et d’ Alpha Pup pour le compte duquel il publie le LP « Machines Hate Me » en septembre dernier. Sur le split 12″, P.U.D.G.E. occupe la face B et dévoile déjà une partie des éléments qui vont former cet univers désaxé et séduisant. De prime abord, rien ne semble vraiment distinguer P.U.D.G.E. de la masse de producteurs qu’il côtoie sur disques ou ailleurs. En écoutant d’un peu plus près, il paraît évident d’affirmer que sous cette couche un peu homogène pour celui qui n’aura pas l’oreille assez aiguisée se cache en fait un véritable architecte du son qui semble injecter un peu partout ses quelques bouts de lui pour faire sonner ses productions comme personne.
D’abord, la majeure partie des beats de P.U.D.G.E. auraient plus à voir avec une version updatée des fameuses interludes de Prince Paul que de véritables beats carrés, tournant 4 minutes et balançant quelques effets électroniques dans tous les sens. On y retrouve cette construction un peu sans queue ni tête, cet aspect réellement patchwork qui permet au producteur d’assembler des myriades d’éléments issus de tous horizons (des voix, des instruments, des gimmicks sonores et autres sons du quotidien) pour recréer de véritables petits fresques très colorées, parfois boursouflées et parsemées de messages, d’informations et de pistes à suivre sans jamais vraiment savoir ce qui attend l’auditeur. Tout est découpé avec talent pour rendre ces mélanges abruptes et les transitions sèches, comme pour gommer un peu un aspect friendly et rendre le tout un peu plus complexe, un peu plus particulier et donc un peu plus séduisant. Mais P.U.D.G.E. se contente la plupart du temps d’offrir un angle un peu différend à une musique que les afficionados du genre connaissent par cœur.
Aussi, cet aspect interlude ne manque pas de souligner un aspect que beaucoup de musiciens semblent oublier aujourd’hui: le comique, le burlesque, la dérision propre à la culture hip hop, influence majeure de P.U.D.G.E. et du gros des troupes en provenance de L.A. (et d’ailleurs). Toujours trop sérieux, on tend à ignorer la mise en scène et le second ou troisième degré souvent employé. Même parmi les albums les plus sérieux. Qu’il soit grave ou carrément léger, ce burlesque est réinjecté avec passion par P.U.D.G.E., essentiellement au-travers de ces combinaisons parfois incompréhensibles, de ces changements de directions soudains ou de ces voix samplées en provenance d’un show TV, d’un film ou autre apportant une dimension plus légère à l’ensemble. Sans jamais n’oublier, non plus, cette passion pour l’utilisation de sources de sons réellement populaire, comme pour couper avec le trop plein de sérieux d’une musique parfois vite taxée d’avant-gardisme ou d’expérimental.
Mais P.U.D.G.E. ne serait qu’un producteur lambda s’il ne parvenait pas, tout en utilisant des patterns assez communs à ceux de ses comparses, à transmettre cette rugosité et ce sentiment résolument rude à son utilisation des drum kits. Un groove omniprésent et parfois très rêche, en provenance directe des endroits les moins fréquentables de la rue mais qui tendent à propulser sa musique dans un univers accrocheur, jamais trop détendu au point de paraître bien trop laid back pour réellement convaincre. P.U.D.G.E. fait parler sa connaissance d’un rap physique et énergique qu’il mélange aux aspirations musicales de notre époque, sans que l’exercice ne paraisse jamais vraiment factice ou forcé. A même de séduire les hipsters et les straight heads, P.U.D.G.E. navigue avec envie dans cet entre-deux qu’il contrôle et dont il est le patron, sans aucun doute possible. Un élément aussi mis en avant par l’éclectisme musical dont le producteur fait preuve dans son approche. Preuve en est la multiplicité des sources musicales qu’il s’en va explorer et dont il s’inspire pour développer ses beaterludes passionnantes à longueur de disques.
Pour servir cette vision musicale plus que convaincante, P.U.D.G.E. n’a a son actif aujourd’hui qu’un seul réel LP publié l’année passée chez les Anglais de Ramp, « Idiot Box ». Manifestement, la pochette du disque, une télévision dont l’écran est remplacée par un collage de têtes de célébrités plus ou moins reconnaissables, est une synthèse plus ou moins éloquente de la musique de P.U.D.G.E.. On y retrouve cet esprit de détournement, ce second degré permanent et ce côté « arrière-cours » qui séduit inévitablement. Manque de bol, « Idiot Box » est sûrement l’une des albums les moins convaincants du producteur. Surtout en comparaison de ce qu’il propose par ailleurs sur le Web. Tous les éléments sont réunis sur les 12 morceaux du LP mais la mixture peine à prendre la forme désirée et l’ennui remplace rapidement l’envie d’aller explorer plus avant les compositions du producteur. Peut-être parce que l’ensemble semble un poil plus sage que sur ce qu’il est possible d’écouter de P.U.D.G.E. par ailleurs et tend à se rapprocher un peu trop dangereusement de la lambda zone où s’ébattent joyeusement des kyrielles de producteurs insignifiants qui feraient mieux d’aller passer l’aspirateur plutôt que de brancher leur MPC.
Mais l’auditeur déçu ne devra pas en rester là. Surtout, il ne devra pas manquer d’aller creuser du côté de la page Bandcamp de P.U.D.G.E où le producteur publie régulièrement, depuis mars 2010, des albums témoins de son travail de production. Depuis « One Hand Band » jusqu’à « theraPeutic », en passant par l’excellent « That Party House », je ne peux que vous encourager vivement à aller écouter puis donner quelques € au producteur, selon votre bon vouloir, afin d’entendre une formation concrète des mots et des idées que je développe depuis plusieurs milliers de mots ici maintenant. Chaque album est un nouveau voyage bien différend du précédent, intriguant et tout de suite sympathique, au bas mot. Le mois dernier, P.U.D.G.E. a publié sa version « pudgesque » d’un « Tribute to Radiohead » E.P. intitulé « Weird Dishes ». Une beat tape à l’aspect un peu plus « formelle » mais qui ne manquera pas de séduire les fans du quatuor anglais. Etant moi-même très très sélectif avec les productions de la bande à Thom Yorke, je dois dire que je me suis plongé avec étonnement et véritable passion dans cet exercice mené de main de maître par P.U.D.G.E..
La démarche reste globalement identique d’un morceau à l’autre: le producteur dépose quelques bouts très typiques de la musique de Radiohead, reconnaissables sans mal, pour les maltraiter, les ensevelir sous un monceau d’éléments sonores et les faire rentrer, de gré ou de force, dans cette formule propre au musicien. Une tentative plus que convaincante qui renverra dans les poubelles qu’ils n’auraient jamais du quitter un paquet de LP remix tribute mou du genoux, qui se contentent de découper le refrain de ‘Paranoid Android’ et de l’accoler sur un beat quelconque. Un véritable travail de pastiche, de désarticulation et de reconstruction de la musique de Radiohead. Un véritable album de remixs, quoi. De quoi offrir peut-être au producteur un supplément d’attention de la part de ceux dont l’avis et les oreilles comptent pour faire sortir un musicien de l’anonymat relatif et lui faire goûter un peu, toutes proportions gardées, à un semblant d’ouverture en direction d’un public un peu plus élargi. En espérant que P.U.D.G.E. soit le prochain parmi ceux-là, évidemment je ne vais pas vous surprendre en affirmant que sa musique le mérite amplement.
Va falloir que j’aille écouter, cela donne envie bien que cela soit très loin de mon univers musical quotidien.
Je vais commencer par le Weird Dishes
Alors, comment t’as trouvé ? ;)
Sincèrement c’est spé. la digestion a un peu de mal, intéressant certainement mais me faut un peu de temps pour en faire le tour.
thank u.
Thank YOU, dude.