Ainsi donc il m’aura fallu quasi une année complète finalement pour aborder ce disque. Ça n’est pourtant pas faute d’en avoir parlé à plusieurs reprises, de m’être penché dessus de nombreuses fois pour finalement m’en détourner avant d’y revenir et d’oublier encore. Un monceau d’aller-retours salutaires. Parce que c’est la pratique qui me fascine le plus: étendre jusqu’à l’infini le temps d’attente entre l’étape de l’écoute et celle de l’écrit, comme prendre le temps pour bien mesurer les mots à employer, les sous-peser et trouver un compromis entre l’envie de tout dire et celle d’être un minimum compréhensible. Et le plus jouissif au final? Bazarder toute cette attente pour balancer une poignée de réflexions en une explosion d’un feu d’artifice intérieur, comme on succombe à une envie de clope une fois qu’on a bu 5 ou 6 verres d’un peu n’importe quoi; une simple pulsion. Mais quel plaisir de s’y vautrer. Surtout lorsqu’il s’agit d’aborder « Huit-Clos », le dernier LP en date de Mr. Teddybear.
Un producteur français pas franchement comme les autres pour moi. Plusieurs raisons à ça. En me consacrant à l’écriture de ce papier, je me suis rendu compte que ça faisait déjà 8 années que je côtoie les productions si particulières de Mr. Teddybear sans jamais m’être réellement posé la question du pourquoi de cette patte sonore singulière. Aux alentours de 2004, Teddybear expérimentait ses premières productions dévoilées au public au sein du duo Psykick Lyrikah qui le fera connaître grâce à un tout premier LP de grande qualité que je prends plaisir à glisser, aujourd’hui encore, dans ma micro-chaîne: « Des Lumières Sous La Pluie » représentait alors, paradoxalement, un faisceau de lumière à la puissance incroyable, une ouverture sur un champs de possibles encore peu explorés en France démontrant qu’il existait alors une autre manière de pratiquer le rap pour aboutir à ces paysages agressifs mais à la beauté tellement immuable qu’on prend plaisir à se laisser envelopper par la noirceur des compositions de l’ami ours et des textes façon coups de massue à répétition de son complice d’alors, Arm. Une formule qui marche à la perfection, perfectionnée depuis les tous premiers soubresauts à l’époque de « Lyrikal Teknik », tape que l’on ne trouve que trop peu aujourd’hui et qui posait alors les bases, en 2002, d’une scène rap française qui avait des choses à dire et de nouvelles manières de les dire. Même si elle finira, malheureusement, par ne jamais éclore comme elle aurait du. Tant pis pour nous, tant pis pour la sphère musicale si novatrice (oui, j’ose le dire) qu’elle présentait.
A bien y regarder de près, l’aventure de Teddybear et d’Arms sur « Des Lumières… » portait en elle les prémices de ce qui allait suivre: le début pour l’un mais déjà un virage pour l’autre. Mr. Teddybear et Arm décident de partir chacun de leur côté juste après le « Live Au Chantier » en 2004. Une séparation à partir de laquelle l’entité Psykick va se reformer autour d’Arm et d’Olivier Mellano trois ans plus tard pour proposer une formule repensée, plus en phase avec les nouvelles attentes du récent duo. Mr. Teddybear, rencontré l’année passée en compagnie de DTracks (souvenez-vous, l’interview dispo ici), m’expliquait alors son besoin d’aller voir ailleurs et la remise en question qui suivit cette séparation. Une activité assez restreinte, pour les suiveurs, les deux ou trois années qui suivront (hormis une prod. sur l’excellent « Soul Sodium » en 2006) finalement tempérée par quelques apparitions en compagnie du collectif Dezordr avec lequel il collabore sur quelques compilations gratuites (les bien-nommées « Dezordr Session ») avant d’aboutir à la suite logique: un LP en bonne et due forme, le premier disque solo de Mr. Teddybear que les aficionados du producteur attendaient de pieds fermes.
Teddybear a cette capacité assez rare, quand on y pense, à rendre ses productions, quelles qu’elles soient, cinématographiques au possible, graphiques même puisque ne cessent de se former cette foule d’images, de couleurs et d’impressions au fur et à mesure que s’amoncellent, apparaissent puis s’évanouissent graduellement les moindres détails sonores employés par le producteur. Une capacité assez rare qui n’oublie pas d’incarner de véritables parti-pris du producteur, à mi-chemin entre une approche hip-hop standard et une inclinaison toute faite à la conception de bandes originales pour des longs métrages fantomatiques. Tout naturellement, « Huis Clos » ne pouvait s’incarner d’une autre façon que celle qui nous est présentée le temps des 9 morceaux de l’album. Composés à des périodes différentes, sans but réel précis à l’origine, les 9 parties instrumentales ici rassemblées ont subi, on l’imagine, un vague lifting ainsi qu’un minutieux travail de mise en forme afin de rendre l’ensemble cohérent, comme pourrait l’être le film auquel cette B.O. aurait pu s’accoler. Ici, Teddybear nous compte l’une de ses histoires préférées: celle d’un huis clos gentiment angoissant, jamais gratuitement contraignant mais plutôt insidieusement « enfermant », au point de ne plus se rendre compte de cette chute auquel l’auditeur va s’adonner au fil des morceaux, au rythme des beats plus ou moins entraînants habillés d’une flopée d’éléments sonores qui viennent donner de la densité à l’ensemble.
Côté densité, justement, Teddybear s’est adjoint le savoir-faire musical de quelques unes de ses connaissances pour venir compléter son utilisation de la MPC, des samples et d’un clavier. On retrouve ainsi Alexandre Argouac’h à la basse, Benjamin Helou à la guitare électrique et Matthieu Eveillard à la guitare acoustique. Grâce à la matière musicale des trois acolytes venant compléter son approche, Mr. Teddybear s’adonne à ce travail pour révéler un hip-hop transversal qui s’en va piocher dans une large partie de styles musicaux plus ou moins éloignés de la veine hip-hop originale. Le résultat: des morceaux ouverts, à la richesse confondante pour peu que l’on prenne le temps de les faire tourner suffisamment. Car « Huis Clos » n’est pas un disque tape à l’oeil. A l’image de sa pochette, il paraît anonyme ou presque, sans informations ou presque, quasi même pas expressif sur sa propre condition de disque instrumental aux qualités dépassant largement le beat CD habituel. Parce que Teddybear s’est rangé une nouvelle fois du côté de ce qu’il sait le mieux faire: glisser délicatement des détails ici et là, composer avec intelligence, ne jamais donner dans le m’as-tu-vu dégoulinant, mais dans une certaine forme de légèreté pleine de sens et d’émotions. N’oubliant néanmoins pas de se questionner lui-même pour ne pas proposer un disque qui tournerait en rond. Simplement singer, quelque part, les pensées de cette figure anonyme enfermée dans ce « Huis Clos », en proie à des troubles mentaux ne proposant aucune véritable issue. Mais Mr. Teddybear n’oublie cependant pas d’ignorer les chemins dégagés et n’hésitera pas à stopper net sa marche pour s’en aller explorer une direction opposée ou tailler tout droit à travers un chemin de broussailles, pour voir ce qui s’y cache.
Alors bien sûr, « Huis Clos » pêche un peu par un léger manque d’ambition par endroits dans les morceaux proposés. On aurait envie, par moments, d’entendre Teddybear aller plus loin, radicaliser son approche pour marquer encore davantage l’auditeur. S’essayer à d’autres exercices musicaux tout en gardant la cohérence de l’ensemble, ce vague sentiment d’une mélancolie permanente constamment dissimulée sous les apparats d’une grisaille musicale qui cache, en son sein, des paysages aux couleurs chatoyantes si l’on décide d’y plonger la tête la première. Surtout parce qu’on le sent capable de voir plus loin, de remettre encore davantage de choses en question et d’accentuer les pics et les gouffres insondables qui se forment par moments lorsqu’une guitare se perd dans un delay interminable, portée par la rythmique d’un breakbeat délicatement travaillé. Teddybear est un artisan de la production, qui rend ses compositions vivantes au possible; comment remettre ce point là en question? Mais on souhaiterait sentir encore plus d’humanité dans sa musique, au point de la rendre plus expressive, hyper-expressive par endroits et de frôler l’agression sonore (mais toujours avec style et délicatesse, comme on l’en sait capable depuis « Des Lumières… »).
Ceci étant, « Huis Clos » reste un projet intéressant que je situerais davantage comme une ébauche qui laisse entrevoir d’excellentes choses pour l’avenir. A condition, bien sûr, que Teddybear se replonge à fond dans sa musique pour la faire évoluer complètement vers là où il le désire: l’extrême dépouillement pour aboutir à quelque chose d’évidemment frappant, ou l’extrême amoncellement pour ne conserver que ces milliers de bribes d’informations musicales mises au diapason d’une vision musicale singulière. Peu importe, au final. Mr. Teddybear prouve une nouvelle fois le caractère particulier de sa musique, son talent dans la confection de paysages musicaux sur lesquels il a clairement apposé son sceau et que l’on prendrait réellement plaisir à découvrir en long en large et en travers, tout en en soulevant les imperfections et les défauts les plus séduisants, le temps de plusieurs LPs à venir que l’on imagine au moins aussi captivants.
["Huis Clos" en streaming complet et en vente en version numérique et CD uniquement via la page Bandcamp de Mr. Teddybear]
hi, sorry but i can´t understand one word, but i know this artist and i appreciate his work deeply. i have a question: is this piece released on dezordr records or on another label? greetz from germany.
Hi Klax,
Indeed, the record has been released by Dezordr but you can order a copy only on Teddybear’s Bandcamp page: http://mrteddybear.bandcamp.com/album/huis-clos
Cheers,