Près d’une année complète que je n’ai pas contribué à enrichir un peu plus la rubrique « Mélangeurs »; le tout dernier papier de Bishop en date sur ce thème remonte à décembre dernier. Le thème est simple: le Web est vaste, une quantité de musiciens aujourd’hui inconnus s’y affaire et tente de s’y faire une place. Et beaucoup d’entre eux choisissent désormais de passer par des projets offerts aux internautes, pour s’étalonner ou donner une exposition minimum à une idée qui serait restée à l’état de brouillon dans un tiroir si elle n’avait pas été mise à la disposition des quelques curieux passant par là. Qu’il s’agisse d’un EP, LP, mix, remix, « Mélangeurs » nous permet de vous proposer une petite sélection de projets gratuits dispersés ici et là, récoltés au grès de nos rencontres musicales fortuites ou non, au détour d’une vaste séance de glande numérique.
Créé en 2007 sur les cendres de trois anciens groupes underground, Asian Women On The Telephone est aujourd’hui un sextet qui prend plaisir à mélanger tout ce qui lui tombe sous la main, un grand pot-pourri esthétique d’influences musicales venues d’un peu partout; l’ensemble étant ensuite immergé dans cette ambiance lo-fi cradingue sans queue ni tête que nous affectionnons tous pour son imperfection, sa bizarrerie et ses instants de déchéance musicale parfaitement magnifiques. AWOTT s’organise autour de 6 musiciens s’octroyant chacun plusieurs instruments: Oriental Yid (drums, guitar), Good Enough Freundin (guitar, vocal, drums), Brown Polizei (keyboards, voice, bass), Divine Gift (percussion, voice), Mutter Land (drums, percussion, bass), and Lewd Primat (bass, voice). Un bordel de noms et d’attribution des rôles qui se reflète dans la musique fourre-tout mais débordante d’idée du sextet originaire de Moscou. On y retrouve ça et là des jams hallucinés, des passages punks agressifs et sans compromis accolés à des manipulations électroniques dans tous les sens, donnant une profondeur et une impression de liberté supplémentaire à la musique du groupe. Le tout passant très allègrement d’une ambiance straight rock à des explorations garage sous-tendues par un peu toutes les manipulations musicales qui leur viennent en tête. C’est asymétrique, ça crache, ça gratte l’oreille et parfois, disons le, on est vite submergé par un peu n’importe quoi. Mais c’est un réel plaisir que d’avoir à faire à un véritable groupe adepte de mélanges quasi sans réelles limites qu’on se prend vite au jeu des morceaux du groupe (souvent très longs, les morceaux, autour de la dizaine de minutes en moyenne), poussé par la simple curiosité d’entendre jusqu’où le collectif va pousser sa propre non-formule durant les prochaines minutes. Via sa page Bandcamp, AWOTT balance régulièrement des disques complets totalement gratuits (sortis par ailleurs au format physique mais en quantité ultra-limitée). Le dernier en date, « Freedom As Mama Told Me« , ne me fait pas mentir et se veut un terrain d’expérimentation parfait pour éprouver sur plus de 90 minutes (!) les dernières bizarreries musicales imaginées par le groupe. Laissez-vous porter et ne cherchez pas trop à comprendre; ressentez la vibration. Ne reste plus qu’à attendre qu’un gentil programmeur français se penche sur le cas d’AWOTT pour pouvoir ressentir en live ces séances de constructions musicales à 12 mains.
D’une décadence sonore à l’autre. Le duo Cannibal Movie, outre que son nom nous rappelle quelques uns des plus « grands » moments du cinéma italien de la deuxième moitié des 70′s mettant en scène de manière la plus gore qui soit le cannibalisme de tribus/peuples d’Amérique du Sud et d’Asie à longueur de films (le mythique « Cannibal Holocaust » comme maître-étalon du genre), le tout plongé dans des scénarii sans réel intérêt et porté par une réalisation à la limite d’un amateurisme forcément séduisant, est une découverte du tout jeune label allemand Sound Of Cobra. En juin dernier, le label inaugurait son catalogue en publiant les 100 exemplaires de cette première tape de Cannibal Movie, « Avorio » (ivoire): 5 morceaux surfant allègrement sur une vague kraut/psych électronique/rock poussée par de forts relents d’un tribalisme symbolisé par ces percussions martelées frénétiquement. Concrètement, l’organisation est un peu particulière puisque les 2 musiciens ne combinent, au final, qu’une batterie et un vieil orgue italien pour aboutir au son qu’ils proposent sur « Avorio ». Quand on connaît ma propension à être séduit par l’utilisation d’un orgue électronique, quelque soit le contexte (je vois renvoie à mon papier sur l’excellent « Heavy Deeds » de Sun Araw publié en décembre 2009), je ne vous surprendrai pas en affirmant que j’ai été plutôt intéressé par Cannibal Movie, les idées que le duo véhicule et sa façon de les concrétiser en musique. Entre une forme de mysticisme occidentalisé et une approche très brute, au point que l’on sentirait presque les cymbales claquer devant nous. De toute évidence, « Avorio » n’est qu’un premier projet, loin d’être abouti, et il contient ses passages un peu tirés par les cheveux, voire ennuyeux pour certains (les prémices de ‘Django’, qui s’allongent bien trop pour captiver l’auditeur jusqu’au cœur du morceau, là où les choses s’excitent un peu). Le duo devra redoubler d’imagination pour exploiter au mieux cette formule, gérer avec plus d’efficacité les moments de transe extrême et les passages plus aériens et transitoires. Ou tout simplement développer cette formule et l’enrichir encore. « Avorio » est disponible en téléchargement gratuit sur la page Bandcamp de Sound Of Cobra.
Pour finir, je n’hésite pas à vous proposer, en passant, le dernier projet en date de TerribleFolly, producteur originaire de Los Angeles dont la musique se rapproche davantage d’un hip hop jazzy réglo et bien solide sur ses fondations. Quoi que, pas tant que ça finalement, à l’écoute de son tout récent « Etude & SmokeBreaks » que le musicien met à sa disposition, lui aussi, sur Bandcamp. Petit EP très court, une douzaine de minutes, mais qui permet à TerribleFolly d’exploiter d’autres formes de productions et de sources de samples. Une approche à l’opposé de « Dead Formats », disponible depuis début octobre, pour lequel le producteur s’est appliqué à ne sampler que des gros classiques de la pop et de la soul pour confectionner cet album. Mais TerribleFolly, quelque soit son approche, à toujours cette façon de pervertir ses propres samples, de les habiller d’un savoir-faire quasi artisanal sans les déposer comme ça, tout cru, sur le plan de travail et les faire tourner plusieurs minutes durant. TerribleFolly exploite le son, cherche des formes différentes d’expression tout en conservant bien entendu ce style propre aux productions originaires de L.A. On retrouve dans sa musique, forcément, beaucoup de ce qui l’inspire, jazz/soul en particulier, à qui il offre un traitement résolument moderne et fascinant. Notamment sur ce « Etude & SmokeBreaks » où TerribleFolly nous gratifie de quelques compositions de qualité dans lesquelles on retrouve cet esprit de mélanges d’influences en provenance d’un peu partout pour accoucher de beats riches, souvent surprenants. Et surtout différents, pour ne dire que ça (écoutez ’1Eleven1′, une tuerie dans son genre). Plus que le sample en lui-même, c’est l’utilisation que le producteur en fait qui donne sa qualité à l’ensemble. Il est bien évidemment dommage que le projet s’avère aussi court mais il ne fera pas mentir ceux qui pensent qu’il existe encore et toujours des zones d’ombres à explorer afin d’en révéler tout le potentiel, loin des cycles perpétuels de hypes qui se succèdent dans un fracas terrible d’égos démesurés se percutant les uns les autres. Entre ceux qui aspirent à monter et ceux qui craignent de redescendre.
Pour ceux qui passent par là, « Avorio » de Cannibal Movie sort en LP le 6 mars. En pré-commande par ici: http://cannibalmovie.blogspot.com/