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Articlé publié le 04 déc 2011 par .

Classé dans Cinématographie.

Le cheval de Turin… Ou les « sons » chez Béla Tarr.

Écrire sur Béla Tarr est pour moi un défi presque insurmontable en soi. Comment parler d’un réalisateur qui m’a autant bouleversé ? Comment évoquer ce choc renouvelé depuis 2003 et la première fois que j’ai contemplé Les Harmonies Werckmeister au cinéma l’Entrepôt ? Soyons honnête, je ne suis pas capable de m’élever à la hauteur de ces émotions et de toutes les évocations possibles que portent l’œuvre de ce hongrois. Plus loin même, il semblerait que tous les journalistes qui ont cette semaine encensé ou critiqué le Cheval de Turin ont eux-mêmes peiné dans leurs papiers. Parler d’Haneke, de pesanteur et d’Apocalypse c’est se fourvoyer quelque peu à mon sens. Une des personnes les plus intéressantes sur ce sujet là est vraisemblablement le réactionnaire Juan Asensio et ses amis dans les différents papiers de sa zone.

Une nouvelle fois je ne vais donc pas m’étendre trop longuement sur le film, il y a la rétrospective en ce moment à Pompidou pour cela. J’ai néanmoins quelques remarques à faire dessus avant d’aborder succinctement une dimension essentielle dans son travail : la musique et les sons.

Tout d’abord disons le, Le cheval de Turin n’est pas un chef d’œuvre, il réussi pourtant le tour de force d’être à la fois ascétique et de résumer toutes les thématiques et méthodes de Béla Tarr, peut-être pour cela qu’il le présente comme son dernier. C’est par ailleurs un film exigeant, épuisant, bien plus que les précédents et qui laissera (comme d’habitude ?) de nombreux spectateurs à quai. Dans son économie de moyens, de discours, d’images, d’horizons, il est tout sauf une consécration de son œuvre mais clairement un magnifique résumé.

Cela surprendra peut-être mais dans ces deux heures et demi rien n’est superflu, pas plus les cinq scènes de repas, que la trentaine de plan séquence, que ces séances d’habillage/rhabillage. Car justement que ce soit dans les films de Tarr ou dans les livres du gigantesque László Krasznahorkai il a toujours été question de cela, cet effort quotidien, dormir/manger/faire sa toilette pour se maintenir, pour tenter de « s’entretenir » devant la perspective inéluctable du temps qui passe, des illusions envolées, de la vieillesse et de la fin, de sa propre fin. Le mot qui me semble le mieux désigné ce qui se passe constamment est l’entropie et l’effort permanent et nécessaire pour lutter contre. Point d’Apocalypse ici (la tempête se termine non ? Comme l’émeute passe dans les Harmonies), pas de fin des temps pas de téléologie. Nous ne sommes pas chez Platon, nous ne sommes pas dans la finalité chrétienne, pas plus que dans l’accomplissement marxiste, nous sommes ces poussières désillusionnées qui disparaitront sans connaître la fin, sans même laisser de traces, sans bruits et fureurs. La seule chose que cela m’évoque dans cette perspective est L’histoire d’une Utopie de Cioran qui justement décortiquait avec humour et ironie toutes ces téléologies et leurs filiations.  Ici nous sommes dans une vision qui peut paraître extrêmement résignée, pessimiste à souhait, de la disparition annoncée. D’ailleurs il n’y a pas à la différence du Tango de Satan de Krasznahorkai cette sorte de pirouette, toute limitée qu’elle soit, qui conclue le livre dans une forme de boucle qui maintient encore un temps les choses. Nous ne sommes pas chez Tarkovski, ou jusqu’au bout, jusqu’au Sacrifice, faire acte de foi ouvre encore et toujours des perspectives vers l’espoir, quitte à y succomber.

Que reste-t-il alors ? Finissons-nous dans l’impuissance divine et la toute puissance humaine qui devrait « logiquement » conduire au suicide comme dans les discours de Kirilov chez Dostoïevski (Les Démons) ? C’est un peu l’impression que donne le surgissement improbable du voisin et son monologue… un monologue qui reste nié en bloc par le père: « foutaises » dit-il. Tout d’abord il y a la force des images, leur intrinsèque beauté. De la mise en scène de Tarr se dégage cette grâce infinie qui transforme des plans réalistes, presque soviétiques,  en quelque chose de supérieur ou la contemplation permet d’endurer le temps… Et de cette endurance nait cette incroyable dignité qui anime même l’homme avide de manger sa pomme de terre au point de s’y brûler… tout en continuant d’essayer. Un jour un bon prof de philosophie m’expliquait que la première chose qu’apprend celui qui s’engage dans la philosophie c’est que tout se termine inexorablement mal mais que justement la sagesse c’est d’être capable de vivre avec, d’embrasser sa vie et d’en profiter d’autant plus pleinement. C’est cette impression qui se dégage entre la dureté de ce qui est filmé et la magnifique manière de procéder. Les hors-champs, tout aussi importants chez ce réalisateur que ce qui est perçu, parlent de ce qui continuent, de ce qui a disparu mais perdurent comme un flash sur la rétine… Le tout crée cette profondeur où l’on pourrait s’y noyer…

 J’ai déjà trop parlé, trop tenté de dire là où finalement j’ai toujours préféré mon rêve muet. Il y a pourtant un dernier point sous-estimé chez Bela Tarr qu’il me faut évoquer ici, d’autant plus que c’est le point qui fait sens sur ce blog, celui de la musique et des bruits. Au niveau de la musique nous avons les compositions de Víg Mihály qu’on retrouve sur le disque Filmzenék Tarr Béla Filmjeihez, elles ont la délicate mission d’emplir l’espace des images de Tarr. Dans ce disque qui reprend des compositions de Őszi Almanach (Almanach d’automne),  Kárhozat (Damnation), Sátántangó et des Werckmeister Harmóniák (les Harmonies Werckmeister) on réalise à quel point, à de rares magnifiques exceptions, la musique de  Mihály Víg est inséparable des images. Elle génère à la fois une certaine mélancolie tout en ayant un aspect très simple, naïf, quasi enfantin (voir les morceaux Pajesz ou R&R qui illustre une incroyable scène de danse endiablée dans Damnation). Ce qui aurait le moins collé au cinéma de Béla Tarr aurait été quelque chose de solennel et de puissant, il fallait une musique fragile, qui semble pouvoir se détériorer à tout instant, pour disparaître dans le silence (Szabad Egy Tangót?/May I Have This Tango?).

Dans la même perspective que l’histoire et la mise en scène, la musique du Cheval de Turin est réduite à son strict minimum, un seul thème en tout et pour tout. Ce thème doit lui même porter sur ces épaules les différentes dimensions de l’œuvre de Tarr, il est à la fois grondant et effrayant, presque colossal pour habiter ce premier plan séquence où le père ramène le cheval et la charrette sous de violentes rafales de vent. Il évoque aussi cette profonde mélancolie des secondes qui s’égrènent tout en rencontrant une impossibilité logique de se terminer, la fin du thème est une simple chute qui doit laisser place à d’autres sons… Enfin il a ce côté hypnotique, absorbant, quasi paralysant que peut avoir la contemplation d’une tempête, d’un déluge, ou du crépitement des flammes consumant des bûches.

 

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Víg Mihály démontre ainsi tout son savoir faire, nous permettant de comprendre en quoi il est un des compagnons de voyage indéboulonnables de Tarr. Sur le disque Filmzenék il suffit d’écouter Halics les Körtánc (ou Circle Dance) et surtout les deux thèmes des Harmonies pour s’en convaincre: les dix minutes d’Öreg et l’incroyable Valuska que j’ai déjà diffusé à l’occasion sur le podcast.

  

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Mais ce n’est pas tout. Quand la musique s’arrête il reste quelque chose. Deux heures d’une sorte de sample comme un mantra de vent qui sonne toujours de la même manière dans la maison du Cheval de Turin. Trop absorbé par l’image on oublie bien trop souvent de dire à quelle point le son est tout autant contrôlé, maitrisé, choisi et finement amené dans les films de Tarr que ce qui est perçu. Une scène dans un bar (Damnation) où le travelling s’arrête face à des verres pendant que tout ce qui se passe, la fermeture du bar, les mouvements du personnel, le nettoyage de la vaisselle, est uniquement transporté par les bruits qui se répètent à intervalles réguliers. Le bruit de l’eau, de la glace, des éléments, sont autant de détails primordiaux, ce qui explique en fait la relative faible place que prend la musique. Dans ces films L’art du bruit est parfaitement illustré et l’univers aussi sombre qu’il est, fait autant sens que les puissances cosmiques du système solaire expliqué par des danses d’ivrognes dans l’ouverture des Harmonies.

Il y aurait encore mille et une choses à parcourir, mille et une interrogations, surtout j’aimerai une analyse précise de l’utilisation de la voix off dans le Cheval de Turin et des ailleurs, des invisibles qu’elle évoque et invoque, mais ce sera pour une autre fois ou plus probablement par quelqu’un d’autre.

 Un grand merci à @hllwd pour la relecture et les justes commentaires.

2 commentaires

  1. Johan
    15 décembre 2011

    Salut. Jolie chronique. J’aurai bien aimé voir ce film mais il y a peu de chance qu’il passe là où j’habite… Je ne connaissais pas Béla Tarr avant de lire une chronique du Cheval de Turin dans un magazine il y a quelques jours, mais maintenant je suis bien décidé à voir ses films. J’ai pu voir des extraits du Cheval de Turin sur Youtube et il y a de fortes chances pour que ce film me plaise. Chaque plan aurait pu être une photo, c’est magnifique. La musique est vraiment très belle aussi. Dis donc il n’a pas l’air facile à trouver le disque Filmzenék Tarr Béla Filmjeihez.

  2. Bishop
    15 décembre 2011

    Merci Johan. Je te déconseille de commencer par le Cheval de Turin, ce n’est clairement pas le plus facile ni le plus intéressant. Commence par les les Harmonies Werckmeister si tu peux, premier diffusé en France et l’un des meilleurs, dans le pire des cas je te l’envoie par la poste (je suis près à tout! :D)

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