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Articlé publié le 22 déc 2011 par .

Classé dans Réflexions, Structures.

Structures #1 – L’exemple Hippos In Tanks

Depuis l’adolescence, depuis que je suis en âge, en réalité, de réfléchir un peu sur ce que j’écoute, j’ai toujours eu ce feeling crucial pour les labels en tant que producteurs, promoteurs, ou plus simplement « vecteurs » de musique. J’ai toujours penser le label comme une partie importante du plaisir d’écoute qui a plus à voir avec la phase préparatoire: toute cette phase qui se passe dans la tête, à cheval entre l’imaginaire et la réalité (disons les infos dont l’on dispose), et qui permet de se préparer à l’écoute future des disques qui atterriront entre nos oreilles à un moment ou un autre. Bien sûr, cet univers est l’œuvre du musicien ou du groupe lui-même qui, volontairement ou non, l’entretient à travers la musique, l’aspect visuel, le côté hautement symbolique de certains choix ou la présence physique sur scène. Mais pour moi, ce travail du musicien est à mettre au même niveau que celui réalisé par la structure qui l’entoure, le conseille, lui vient en aide, parfois le domine pour l’englober dans une masse plus grande encore, ou ne se joint à lui qu’en tant que support de sa musique, un support avant tout commercial, logistique et promotionnel. Et ce rôle là est, quoi qu’on en dise, souvent ignoré, ou du moins réduit à pas grand-chose (celui qui sort l’argent pour…). Mais moi, c’est cette partie là qui m’a très longtemps fascinée; parfois avant les artistes eux-même. Et qui me fascine d’autant plus aujourd’hui que petit à petit j’en fait partie, d’une manière ou d’une autre, à ma façon.

En creusant, je me rends compte que j’ai surtout été très sensible à l’histoire que pouvait « raconter » un label. Lui qui sert de fil conducteur entre les sorties du catalogue qu’il enrichit petit à petit. Le label est, pour moi, celui qui donne du sens à une musique. Elle l’intègre dans un ensemble qui dit quelque chose sur les choix réalisés par ceux qui décident, qui informe sur les goûts, l’instinct, la prise de risque ou le choix d’une stratégie basique qui s’en tient à des sorties plus ou moins frileuses, pour ne pas trop de se découvrir. Quelque chose qui a donc à voir avec un fil rouge mais aussi un semblant de stratégie. Enfin disons théoriquement, dans la pratique tout est souvent bien moins pensé; parce que matériellement ça n’est pas toujours possible. Mais cette partie là de la musique que nous écoutons à longueur de journée, ce côté « coulisses » du disque qui tourne devant nous sur la platine ou dans notre lecteur numérique, est central pour moi, à tort ou à raison. Et c’est dans cette optique que j’ai décidé d’inaugurer cette nouvelle rubrique pompeusement intitulée « Structures ». Je nous surprendrais pas en dévoilant le contenu envisagé dans celle-ci: prendre le temps de revenir rapidement sur l’historique d’un label, au-travers de ses sorties, en prenant le temps d’essayer d’y voir quelque chose d’intéressant, en prenant un peu de recul. Ce qui n’est pas toujours possible, ne nous mentons pas. Il y aura donc un peu d’observation, d’analyse et beaucoup d’imagination pour combler les trous; comme nous savons bien le faire sur Substance.

Et quoi de mieux pour attaquer que de s’arrêter sur l’un des labels récents qui m’intriguent le plus, pour ne pas dire me passionnent, depuis l’année passée? Tant par ses choix de sorties que par tout ce qu’il véhicule autour de lui: j’ai nommé Hippos In Tanks. Je ne vais pas perdre trop de temps sur l’aspect biographique du label: je n’en connais pas grand-chose et, à dire vrai, ça ne m’intéresse que modérément. Je ne sais pas qui est derrière HIT mais je me rappelle très clairement de ma première « rencontre » avec une sortie du label. Ceux qui nous suivent avec assiduité se souviennent peut-être du papier dont je m’étais fendu pour la toute première (enfin la deuxième en fait) sortie du projet Games via le maxi « That We Can Play » (un projet plus connu aujourd’hui sous le nom de Ford & Lopatin, du nom des 2 foufous aux manettes), en janvier dernier. Cet article faisait suite à plusieurs mois d’écoute du maxi en question et du 7 » qui le précédait, tous deux sortis chez HIT. Et accessoirement, c’était la première fois que je voyais le nom du label indiqué de la sorte. Autant dire qu’il y a un peu plus d’un an, je n’ai trouvé qu’une poignée d’infos sur HIT et, en guise d’explication, une unique affirmation très succincte: « Hippos In Tanks is a taskforce dedicated to innovative solutions in modern music ». Autant dire pas grand-chose mais suffisamment pour bien saisir l’ambiance générale. Souhaité ou non, cet aspect anonyme, justifié par la relative jeuneses du projet à l’époque, s’est fait aujourd’hui une espèce de marque de fabrique de la part du label qui ne communique jamais beaucoup, si ce n’est sur les artistes et les sorties qu’il promeut.

Et c’est peut-être bien là l’essentiel quand on prend le temps de regarder le chemin parcouru depuis le lancement du projet avec la première sortie en juin 2010 seulement, via un EP de Von Haze. S’il y a un label qui peut se targuer d’avoir lancé quelques hypes durant l’année écoulée, plutôt bien senties à mon sens, c’est bien Hippos In Tanks. Après une année 2010 en guise de tour de chauffe, HIT met les bouchées double en 2011 et balance sur le devant de la scène les 3 ou 4 artistes/groupes qui font partie de ceux dont les noms ont le plus tourné cette année, dans les milieux concernés. A commencer par LA hype de cette fin d’année, j’ai nommé James Ferraro et son « Far Side Virtual » (HIT013) sorti fin octobre dernier et annoncé par un 7 » diffusé en numérique quelques semaines auparavant, pour bien faire les choses.  Le musicien caméléon à la discographie pléthorique (essentiellement composée de CD-Rs, parfois très loufoques ou très abscons mais systématiquement bizarres et jouissifs, parus en majeure partie sur son propre New Age Tapes) est tombé d’accord avec HIT pour sa deuxième « véritable » sortie, après un passage chez Olde English Spelling Bee il y a un an (un autre label exemplaire, d’ailleurs). Manque de bol, c’est sûrement l’une des sorties les moins passionnantes du New-yorkais, dans ce style pop synthétique et envolées ambient mélangées. C’est beaucoup trop propre, pour du Ferraro, n’y allons pas par quatre chemins. Et ça manque d’une véritable idée directrice, quelque chose qui guide au-travers du disque. On a souvent connu un Ferraro qui explosait littéralement dans tous les sens. Ici, HIT et lui ont fait le choix d’un disque plus « sérieux » et mieux réalisé dans la forme, abandonnant le lo-fi pour de jolis morceaux joués dans une chambre en verre, au milieu d’un grand près ensoleillé. Au final, ça pèche carrément sur le fond mais le choix s’est révélé payant au vu de la manière dont « Far Side Virtual » a tourné partout et s’est retrouvé dans les playlists de tout un chacun en cette fin d’année. Néanmoins, une petite désillusion pour moi, qui m’attendait à un vrai coup de maître au vu de l’alliance entre le label et le musicien. Et puis bon, Windows 95 en guise de cover hein… Mais peu importe, même cette faute de goût (oui oui) ne peut éclipser le reste du travail réalisé par HIT en 2011.

A commencer par un subtil réglage, que j’imagine involontaire, mais qui donne un effet incroyable aux disques estampillés HIT: parvenir à entretenir un degré de non-dits (sur le label, sur ceux qui sont derrière…) tout en balançant des disques d’une grande qualité, repris par tous. Ça peut sembler futile mais, à mes yeux, c’est ce qui fait toute la différence: au-delà d’une sortie de disques (qu’il faut savoir choisir avec application, ne nous trompons pas, c’est essentiel), un label doit parvenir à générer et entretenir un imaginaire autour de lui, une fantasmagorie plus ou moins forte. Qu’elle soit à base de créations graphiques identifiées, d’une manière de faire, d’une localisation ou être porté par une figure emblématique; qui vient donner de la substance à la structure. Et ce point là, même s’il peut paraître relever de l’improvisation absolue, demande une certaine dose d’organisation. Je ne doute absolument pas qu’Hippos In Tanks ait cette dose nécessaire au vu des sorties de qualité qui ont retenues mon attentions en 2011. Surtout « Hour Logic » (HIT009), le très bon EP breakbeat/synth-pop de Laurel Halo (déjà abordé dans un récent podcast, un des disques qui m’a le plus marqués en 2011), celui d’Autre Ne Veut (et sa délicieuse pochette à base d’intérieur d’organe humain photographié ou je ne sais quoi), la synth-pop addictive des filles de Sleep Over ou l’excellent, faussement simpliste mais carrément hypnotisant et lo-fi, « One Nation » (HIT008) de Hype Williams. A dire vrai, cette discographie vient donner du grain à moudre au moto exposé plus haut: HIT se fait le chancre de la « recherche » musicale, parvenir à dénicher d’autres lieux à explorer, ou revenir sur des environnements familiers mais d’une autre façon. Quoiqu’il arrive, il est impossible de ne pas mettre ça au crédit du label et des artistes, qui présentent chacun une vision très personnelle de leur environnement, chacun à leur façon.

Tous ces disques ont en commun de faire partie d’un ensemble disparate mais qui peut être envisagé comme quelque chose de cohérent, si on décide de le prendre sous l’angle de ce qui fait le lien entre eux: le label. La mise en avant de ces disques, à des degrés divers, découle aussi de leur appartenance à un catalogue qui permet à chacun de se renforcer grâce à l’appui des autres. De manière très astucieuse, Hippos In Tanks capitalise sûrement là-dessus et est parvenu à générer cette bulle d’intérêt que je trouve assez forte pour un label qui existe depuis un peu moins de deux ans. Et même si commercialement parlant, on est sûrement très loin de l’idéal des 90′s/tout début 2000′s, artistiquement HIT a fait ce qu’il fallait pour être rapidement identifié comme une « identité » jamais trop envahissante, qui laisse la place aux disques qu’elle promeut, mais qui commence à s’imposer comme une marque, pour schématiser. Ce qui est encore plus marquant chez Hippos In Tanks, c’est ce que tout est fait très subtilement, sans jamais venir vampiriser les disques, sans avoir totalement imposé une identité graphique, qui aide à l’identification rapide de la part de l’auditeur et donc qui plonge tout de suite les choses dans du fantasmé, de l’imaginaire (les exemples sont légions). Il y a cet effet d’entraînement, une synergie entre les sorties qui souligne encore les choix indiscutables du label.

Mais allons au-delà de la hype, le réflexe des ignorants. Hippos In Tanks réalise un travail remarquable de sélection et de promotion des disques qui intègre le catalogue. Et il le fait dans le feutré, sans jamais que ça paraisse mal venu ou vulgaire. D’autant que, pour la plupart des projets, il s’agit de mettre en avant des groupes plutôt jeunes, dont la « carrière » débute à peine. Un état de fait (volontaire/subi, encore une fois ?) pour le moins admirable mais qui s’avère être autant une cause qu’une conséquence du statut de nouvelle pousse montante pour HIT: dans cette situation très précise, n’importe quel artiste soutenu par ce type de label se verra porter sur le devant de la scène comme promesse pour un futur musical, quelque soi le niveau réel ou supposé du/des disque(s). Mais l’imaginaire, l’inconscient et la projection ont aussi beaucoup d’importance, même si beaucoup d’auditeurs/commentateurs s’en défendent. Je n’ai pas peur d’affirmer que mon intérêt pour les sorties et le travail d’HIT découle aussi d’une présence plus ou moins régulière du label dans les sites web/publications qui comptent. Ce qui ne remet en rien en cause la qualité des productions, bien au contraire. Comme je le disais, je ne sais pas bien d’où vient Hippos In Tanks, ni ce vers quoi le label se dirige. Je ne suis même pas sûr que celui/celle/ceux qui managent tout ça ait une vision plus loin que celle à moyen terme (disons sur l’année à venir, quoi). Pourtant, observer le travail réalisé par le label laisse entrevoir une évidence simple: le meilleur est clairement à venir. Et pour n’importe qui, Hippos In Tanks est d’ors et déjà un exemple à suivre, une source d’inspiration. Pour moi le premier, c’est inévitable.

hipposintanks.net

2 commentaires

  1. opaz
    27 décembre 2011

    joli papier, Laurel Halo tourne en boucle à la maison..

    Par contre je n’ai vraiment pas accroché à Hype Williams (qui porte bien son nom) je ne comprend pas l’engouement que suscite cet album. Je ne voit pas de recherche particulière mise à part fourrer dans sa mpc tous les gimmicks du moment, les secouer, puis recracher tout ça sans talent.. (je m’emballe un peu mais je ne comprend pas la hype hypnagogic pop et tout le toin toin… je crois que suis complètement imperméable..)

  2. Digital Mojo
    27 décembre 2011

    Merci, déjà. ;)

    Ouai alors bon, perso, le truc « hypnagogique » je sais pas quoi, je laisse la branlette aux Anglais qui passent plus de temps à chercher des adjectifs plutôt qu’à comprendre ce qu’ils écoutent. Comme ça on gagne du temps.

    Pour Hype Williams, ce qui me plaît, rapidement: le côté très « brut », en fait. Comme je le dis, en trois mots, c’est faussement simpliste. Ou plutôt, ça a toutes les qualités du truc simple. C’est direct et pas du tout alambiqué, avec quelques éléments ajoutés par-dessus, les synthés et tout le tralala. Rajoute à ça le petit côté lo-fi qui me séduit (bon là on est clairement dans le subjectif) et ça donne quelque chose d’attrayant. Après, je dis pas que c’est la claque monumentale hein, mais je trouve que c’est un très bon disque, dans ce genre volontairement simple, avec du caractère. Ceci dit, il faut que je le fasse tourner encore un peu pour parvenir à mieux expliquer (et confirmer ou non tout ça d’ailleurs). Et ils sont 2 dans le groupe d’ailleurs. Dernier truc; j’aime beaucoup leur disque sorti en 2010 chez De Stijl, dans un genre un peu différent, un peu plus expé, avec un côté dub électronique plus affirmé.

    Enfin oui le Laurel Halo est, là, la grosse réussite de HIT cette année. Loin devant le J. Ferraro, pour moi (mais ça vous l’aurez compris).

    En tout cas merci pour le retour.

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