Substance-M.net

Infos

Articlé publié le 31 déc 2011 par .

Classé dans Réflexions.

La fin de l’histoire


Il est toujours très facile de se souvenir de comment on se met, un jour, à faire les choses. L’aspect réellement « concret » d’un processus créatif est souvent le plus simple à raconter. Il est d’ailleurs très souvent décevant, banal à souhait et ne possédant pas la dose d’épique, de mélodrame ou de solennité que l’on voudrait. Ainsi, je me souviens très bien comment, il y a un peu plus de 3 ans, j’ai proposé à Bishop qu’on le monte enfin ce site centré sur la musique dont on parle depuis des années; quasi depuis les premières fois où l’on a découvert des passions communes à ce sujet. Je me souviens très bien de notre discussion sur Soulseek et par mails, pour trouver un nom de site avec un peu de gueule; pas le premier truc moisi venu. Je me souviens très bien de mes quelques premiers blablas sur la musique sur feu Penseurs.org, aux côtés de Bishop, déjà, vers 2003-2004. Je me rappelle sans problème le dernier clic que j’ai fait avant que ne soit officiellement mis en ligne mon tout premier blog perso, Au cancre libéré, en juin 2006; projet perso qui m’a permis de m’éprouver sur le terrain musical pour rejoindre, par la suite, l’équipe de feu HipHopCore.net; jusqu’à son arrêt complet au printemps 2010. Et d’autres aventures du web, bien avant ça, à la fin des années 90.

Il est toujours très facile de se souvenir de ce « comment » mais la question du « pourquoi » reste très souvent en suspend. C’est pourtant le fait de parvenir à trouver un début de réponse à ça qui permet de passer à l’étape supérieure, celle qui offre de nourrir constamment cette motivation à écrire, réfléchir et tenter d’innover un peu de temps à autres. Un point crucial dans un cheminement personnel, c’est évident. D’ailleurs, ceux qui, en leur for intérieur n’interrogent jamais ce « pourquoi » ne vont jamais très loin tant il est quasi impossible de continuer à avancer sans un début d’explication. Autant rester sur place. Sur la plupart des projets cités ci-dessus, la question du « pourquoi » m’a titillée à chaque fois. Insidieusement, elle se tapissait dans l’ombre jusqu’à ce que disparaisse l’excitation des premiers instants pour, tranquillement, s’imposer, prenant de plus en plus de place, vampirisant tout le reste; un processus aboutissant parfois au blocage complet, à l’arrêt pur et simple ou au sabordage en deux clics. Mais si un bout de réponse commence à apparaître, un chouïa de début d’explication, un cycle positif s’enclenche alors inévitablement pour entraîner celui qui questionne dans une spirale de production globalement maîtrisée et régulière (les quelques accrocs de la vie quotidienne mis de côté, bien entendu).

A chaque projet entamé, la question du « pourquoi » revient inévitablement. Mais au lieu de s’arrêter que sur une explication minable et sans envergure, les années passant, les projets s’additionnant, je suis parvenu à comprendre le fond de ce qui me motive à m’engager dans un nouveau cycle, et ce quelque soit le format ou le domaine d’expression: raconter des histoires. J’ai mis longtemps à matérialiser en quelques mots ce qui m’intéressait le plus dans la production musicale, tous genres confondus. Je ne suis pas un technicien de la musique, je n’ai que des connaissances basiques mais plus serait superflus ou accessoire. Je ne suis pas musicien, je n’ai que bidouillé par intermittences il y a quelques années mais je ne prends plus le temps de le faire. Je continue pourtant à aligner des kilomètres de lignes, des centaines de textes écrits depuis une dizaine d’année, sur ce que la musique me procure, m’inspire, m’évoque; agitant mon cerveau pour réveiller un peu mon imagination et la faire bosser dés que je glisse un CD dans ma chaîne hi-fi, un vinyle sur ma platine ou que je clique sur le bouton « play » d’un lecteur quelconque.J’attends que la musique que j’écoute me raconte quelque chose.

Un processus qui peut paraître singulier : peu de gens conçoivent la musique comme une source de récits, d’histoires, de mises en situation. Pour la plus grosse partie d’entre eux, soit les 9/10ème des personnes avec qui j’ai abordé ce sujet au cours de ma vie, la musique est un divertissement qui n’appelle pas un questionnement plus long que ça. Une vision purement technique et matérielle de la chose: la musique c’est une boite à meuh que l’on prend et que l’on retourne une fois de temps en temps, pour se marrer un peu, la reposer et aller faire les courses au supermarché. Souvent la même boite à meuh d’ailleurs; ou les deux ou trois mêmes, guère plus. Pour le dixième restant, les choses sont un peu plus nuancées et il existe divers degrés d’interrogation sur l’objet musical. Mais quand je mentionne cet aspect du récit musical, ils sont peu nombreux à bien saisir de quoi il s’agit, à mes yeux. Pourtant, s’il existe bien un processus créatif qui offre la possibilité de raconter les choses en une poignée de secondes, le temps de s’installer derrière une batterie, de brancher un synthé, d’agripper son saxo ou de tracer une portée sur une feuille blanche avec un crayon, c’est bien la musique. En un temps extrêmement réduit, elle est le moyen le plus immédiat de se plonger dans une histoire, d’en être à la fois l’acteur et le spectateur (on entend ce que l’on raconte), dés les premières notes jouées. Si j’ai toujours eu un gros faible pour tous les processus créatifs existants, c’est bien parce qu’ils sont le moyen de raconter, voire même de se raconter quand c’est nécessaire. Mais à côté du cinéma, du théâtre, de la BD ou de la peinture, la musique a un degré d’immédiateté qui la rend terriblement faite pour raconter des histoires et pour les vivre en même temps. Et le plus beau, c’est que certains ont même inventé l’improvisation: entamer une histoire sans en connaître par avance la durée, les tenants et les aboutissements. Un pur saut dans l’imaginaire, sans parachute.

Une fois cette étape passée, il reste pourtant une question que l’on me pose inévitablement: si la musique m’inspire autant, pourquoi ne pas prendre le premier instrument à portée de main (cette kalimba, là, à 3 mètres de moi; ou la guitare sèche dans son étui dans l’armoire) et me mettre à raconter mes propres histoires ? Question pertinente, légitime même, à laquelle il m’a fallu, une fois encore, consacré pas mal de temps pour y trouver une réponse satisfaisante: je n’en ai simplement pas besoin. Si je mets de côté ma connaissance très sommaire du langage musical, qui comme tout langage peut s’apprendre pour peu que l’on s’en donne la peine, la réalité est que j’ai à disposition tout ce qu’il faut pour me permettre de raconter des histoires. Plus encore: même si la musique n’est pas mienne, entrer dans un processus d’écoute me permet de me l’approprier, d’oublier quasi totalement le processus de création concrète derrière pour la façonner dans mon esprit, lui donner une consistance, y chercher un sens, une logique, m’inventer des péripéties pour en faire sortir des sentiments, des émotions, qui me permettent de décrire le disque ou la composition que j’aborde. J’imagine mes propres histoires à travers ce que j’écoute; cette matière devient mienne, je m’y projette et les textes qui en résultent sont une transcription de ce processus là. Une fois publiée, la musique me fait l’effet d’une zone d’expression publique qui existe dans un espace accessible à tous pour peu que l’on s’en donne la peine de s’y intéresser. D’ailleurs, un rapide catalogage de mes artistes de prédilection me permet de constater immédiatement que j’ai une admiration profonde, en générale, pour ceux dont la conscience du récit leur permet de créer une réelle contenance à leur musique, en dépassant le simple fait d’aligner des morceaux sur un disque. A force d’écouter et de réfléchir sur la musique, cette réflexion devient pour moi comme une espèce d’instinct primaire, la question que je me pose au préalable de toute exploration un peu plus poussée de ce que j’écoute: qu’est-ce que j’imagine, qu’est-ce qu’on me raconte, qu’est-ce que je peux raconter en retour ? Les bienfaits du peu d’expérience acquis qui me permettent, aujourd’hui, de faire ce tri très rapidement.

Cette finalité du récit, je la retrouve ainsi dans ce que j’écris pour Substance-M ou ailleurs. Et c’est ce qui continue à m’auto-alimenter en motivation, en énergie pour continuer d’aligner les lignes et tenter à chaque nouveau texte d’aller un peu plus loin, tout en me servant du support musical comme d’un trampoline. La musique dont je parle, celle pour laquelle je m’intéresse un peu à son auteur, j’essaie d’y dénicher un fil directeur, une intention première; la plupart du temps, tout n’est que supputation saupoudrée d’un peu d’invention pour créer un mini-univers, le temps d’arriver à la fin de la chronique/critique concernée. C’est aussi simple que ça. Mais ce processus de l’histoire à raconter, je le transpose aujourd’hui dans chaque projet dans lequel je m’investis. La création de Fin De Siècle avec mon comparse Alex, outre le fait de basiquement franchir la barrière entre l’auditeur et celui qui permet à la musique d’être entendue, repose aussi sur ces fondamentaux là: raconter une histoire; le catalogue naissant du label est voué à mettre en récit la musique qu’il présente et à se trouver une logique bien à lui, avec ses protagonistes, ses péripéties et son dénouement (on l’espère heureux, mais peu importe). Le Podcast Live, que nous avons réactivé avec Bishop au printemps 2011, s’inscrit aussi dans cette logique là: donner corps à ce que nous écoutons toute la journée en l’intégrant dans un format qui serait notre; créer une logique autour d’une liste de groupes ou de morceaux que l’on trouve évocateurs. Et tenter d’en parler de la manière la plus simple qui soit. D’ailleurs, plus les choses avancent et plus je me découvre une envie d’expérimenter. De tester ce besoin de raconter des histoires sous tous les angles possibles, en exploitant tous les formats à ma portée. Même la vidéo ou le dessin m’intéressent, à divers degrés, parce qu’ils ont leur logique bien à eux de cette mise en récit que je cherche.

Cette réponse, elle m’est apparue a posteriori. Il m’a fallu beaucoup d’incompréhension, de renoncement et de changements de direction pour trouver ce qui était à la base de mon envie de constamment parler de musique sans réellement faire ce qui peut paraître l’essentiel pour la plupart: faire de la musique, simplement. Mais c’est le meilleur moyen à ma disposition pour parvenir à raconter ce que j’imagine, mettre en ordre ces couleurs qui me passent devant les yeux et les faire vivre ensemble dans ces univers éphémères, qui apparaissent et disparaissent rapidement, juste le temps pour moi de combler le vide entre la première majuscule et le dernier point. La fin de l’histoire c’est en réalité la finalité de celle-ci, simplement.

(source de l’illustration: http://seepintothewoods.tumblr.com)

One Comment

  1. Bishop
    1 janvier 2012

    Ce qui est bien, c’est que malgré des définitions différentes, malgré des affirmations pas forcément sur la même sphère (on a souvent écrit qu’on voulait traiter de « l’objet musique ») on s’inscrit dans l’idée que tu énonces clairement ici, c’est bien l’aspect narrative qui nous intéresse, celui inhérent à la musique que ce soit dans son histoire (l’histoire du groupe, du chanteur, de la musique, du genre, de la pochette, du label, des accidents) dans sa réalisation propre (les paroles et le choix des instruments, samples, orchestrations etc…) et enfin dans ce que nous écrivons dessus (notre propre récit, nos analyses, nos visions, nos théories).

    Bref, j’attaque 2012 avec un mal de crâne mais surtout beaucoup d’enthousiasme
    Merci du rappel.

Laisser un commentaire