Si depuis mes débuts ici ma participation concrète au site reste somme toute assez sporadique et éparpillée aux quatre coins des mois de présence officieuse au sein de l’équipe, il ne vous aura pas échappé que j’entretiens une filiation esthétique évidente avec une bonne partie des publications passées, toutes décennies et genres confondus. Sans surprise, je prends un plaisir non dissimulé à parcourir virtuellement les années à la recherche de disques qui témoignent, en quelque sorte, d’une époque révolue, d’un sentiment disparu depuis bien longtemps ou d’une esthétique qui a rejoint la myriade de ses congénères sur les étagères d’acheteurs complétistes à l’extrême ou dans les bacs poussiéreux des quelques derniers vieux disquaires à l’ancienne qui ont choisi de redonner vie à quantité de vieux disques sans monter les prix à 25€ la moindre galette un tant soi peu aventureuse. S’il m’arrive de recoller partiellement avec l’époque à laquelle mon existence est raccrochée par défaut, c’est pour mieux me replonger dans cette odeur de poussière délicatement mélangée au fumet particulier du plastique mêlé au carton mêlé au vinyl mêlé à la sueur d’un gros moustachu bourru derrière son comptoir qui en a oublié jusqu’aux bases primaires de politesse pour toute personne impliquée dans le commerce de proximité. Mais je fais avec. Les générations passées ont eu les guerres, le dénuement quasi total, les pandémies exterminatrices, nous nous avons le chômage de masse comme fondement de la société, le prix du demi parisien qui ne cesse de monter en flèche et les disquaires old school qui donnent l’impression de ne vouloir vendre aucun disque à qui que ce soit qui ne reniflerait pas le picrate ou le Ricard frelaté à dix bornes. Soit.
Pour oublier les déboires des années 2011, 2012 et ce qui suivra, les ambiances méditatives formées grâce à un amoncellement de libertés musicales individuelles du Human Arts Ensemble semble être une thérapie que l’on pourrait conseiller à qui que ce soit d’un peu ouvert sur l’univers qui l’entoure. En jouant entre les silences et les zones de vide ou d’incertitude, les musiciens qui forment le collectif du HAE font entrer en résonance leurs perceptions de la société de ce début des années 70 et leurs aspirations à plus de liberté pour chacun et donc la formation d’un maelström libertaire pluriel qui profiterait à l’ensemble. Et ce sans tomber dans l’exagération ou la posture politico-musicale violente à l’extrême; comme jouer du rejet en provocant gratuitement. Pour comprendre la logique du Human Arts Ensemble, il faut s’être plongé un peu dans cette période charnière du jazz entre la toute fin des années 60 et le tout début des années 70. En « réaction » aux récentes évolutions musicales d’un jazz allant sans cesse vers toujours plus de rythmes binaires et d’électrification à toutes les sauces de ses protagonistes, se forme un courant free jazz un peu plus structuré qui brasse un grand nombre de musiciens plus ou moins obscurs, plus ou moins installés mais qui ont fait le choix de prendre les choses par l’autre bout et d’aller plus loin que les limites traditionnellement établies par le genre (limites sans cesse repoussées par ailleurs, mais c’est un autre débat). Une démarche que l’on ne peut pas qualifiée de « meilleure », simplement de différente, qui va plonger ses racines dans le tout début des années 60. Au début de cette décennie, les expérimentations que l’on qualifiera plus tard de « free » commencent à apparaître et à porter un discours plus radicalisé que celui porté par les chantres du hard bop de la fin des années 50. Parmi ces jazzmen aventureux figure « Muhal » Richard Abrams, pianiste et clarinettiste de son état, originaire de Chicago.
Durant les premières années des 60′s, ce jazzman autodidacte fréquente plusieurs établissements de la ville où il apprend les bases pour ensuite intégrer des groupes éphémères locaux aux côtés de musiciens plus ou moins reconnus (notamment Max Roach, Kenny Dorham). Aux côtés de nombreux jeunes musiciens originaire des environs, R. Abrams fonde l’essentielle Association for the Advancement of Creative Musicians (AACM) qui va porter en elle les bases de ce qui deviendra une forme de free jazz très en vogue quelques années plus tard. L’AACM compte dans ses rangs des musiciens de référence du genre, à commencer par Anthony Braxton, Henry Threadgill, les membres du non-moins recommandable Art Ensemble Of Chicago… L’AACM va fédérer un nombre important de musiciens (dont certains devront aller jusqu’à s’expatrier en Europe à la toute fin des années 60 pour voir leur « talent » pleinement reconnu par d’autres activistes capables de les financer pour sortir des disques) et va servir de structures de références pour une forme de free jazz qui cherche alors à se radicaliser et à se mélanger avec d’autres modes d’expression musicale; à commencer par la musique classique et une certaine forme de musique folklorique qui lorgne énormément vers les racines africains/afro-centrées des musiciens . Et ce jusqu’aujourdhui, l’AACM restant très active plus de 40 ans après sa création.
Dans ce contexte d’un Chicago en ébullition, d’un New-York d’où émerge une « loft scene » qui va devenir « légendaire » pour ses jams free débridés et d’une poignée de figures essentielles qui contribueront à populariser l’expression rassemblée sous le terme « free », St. Louis, dans le Missouri, donne naissance à une micro-structure sœur, le Black Artists Group, un collectif artistique fondé en 1968 explorant plusieurs domaines d’expression (musique, danse, poésie, théâtre). Parmi ses membres, le jazz le plus libéré fait figure d’exercice de référence pour certains membres. A commencer par Charles Shaw, « Bobo » Shaw, batteur originaire de St. Louis qui écume les concerts pour jouer avec toutes les figures du jazz qui passent dans le coin dans les années 60. A cette époque, il fréquente l’éminent Lester Bowie ou encore Frank Lowe puis, comme beaucoup de ses congénères, dérive jusqu’en Europe, Paris principalement, qui fédère un grand nombre de jazzmen aux prétentions musicales ambitieuses. En 1970-71, Bobo Shaw est de retour à St. Louis, ville à partir de laquelle il va fonder le Human Arts Ensemble en compagnie de Lester et Jospeh Bowie, le saxo Julius Hemphill, James Marshall, David Murray et Oliver Lake. Une association pour le moins prometteuse de talents et de musiciens aspirant aux mêmes réalisations musicales; à savoir favoriser une expression collective riche et sans limites dans un genre musical qui est alors en pleine explosion esthétique. L’Human Arts Ensemble va se retrouver, de fait, rapidement officieusement lié à l’AACM, du moins spirituellement lié, et au BAG. A l’instar de beaucoup de regroupement de musiciens de cette époque, tout est surtout très officieux et lié aux opportunités du moment avant d’être un réel rassemblement de musiciens au sein d’un groupe aux limites clairement définies. Ainsi va la vie des collectifs de jazz depuis les débuts jusqu’aux prémices des années 70 où apparaîtront les premières formations « marketées » (mais qui ne manqueront pas de faire tout de même tourner leur formation au fil des disques).
En l’espace d’une poignée de disques , le Human Arts Ensemble va explorer plusieurs formes de free, laissant libre court à un discours collectivisé dans lequel chaque instrument, chaque élément du collectif se trouve à la fois indépendant de ses collègues et lié à lui par une dynamique globale. Calquant ses schémas directeurs sur une méthode d’improvisation quasi totale, l’HAE se veut un vecteur singulier d’une forme de jazz qui ira chercher de la profondeur dans l’explosion des codes et dans la redéfinition du sens même du son, par endroits. En ce sens, le tout premier disque publié par le collectif (au sein duquel passera brièvement un grand nombre de musiciens gravitant autour des membres fondateurs) se veut le plus singulier de tous. « Whisper Of Dharma » est, comme son nom l’indique, un très long soupir free, contemplatif et immersif, découpé en deux improvisations d’une vingtaine de minutes chacune. Plus proche d’une forme de méditation musicale plutôt que d’une expression musicale basique, ce premier disque de l’HAE ne rassemble pas la totalité des membres fondateurs du collectif (à géométrie plus que variable, vous l’aurez compris). Aussi, exit Lester Bowie ou David Murray. Bobo Shaw, Joseph Bowie, James Marshall et Oliver Lake sont rejoints par Baikida Carroll au gong et à divers instruments, J.D. Paran sur plusieurs cuivres (saxo, clarinette, entre autres) et Floyd LeFlore à la trompette. L’ambiance y est très réservé, parfois très intimiste et invite davantage à l’évasion planante plutôt qu’à l’agressivité sonore volontairement provocatrice. Dans le contexte de l’époque, cet album reste singulier et sa réédition chez Arista en 77 a été pour moi l’occasion de mettre la main dessus et ne pas me priver de le réécouter régulièrement, à la recherche de nouvelles zones de vie pure au milieu de ces amas de sons déposés là comme de micro-organismes vivants.
Mais l’histoire de l’HAE est celle d’une recherche perpétuelle d’un style à part entière et les disques qui suivront ne manqueront pas d’aller explorer des pistes connexes. Deux ans plus tard, en 74, « Under The Sun » se veut le prolongement de « Whisper Of Dharma » mais propose une forme plus anguleuse, alternant plus volontiers entre les ambiances calmes et les explosions sonores (sans jamais atteindre le paroxysme musical d’un Alan Silva de la grande époque non plus). Le langage free y gagne en diversité ce qu’il y perd en cohérence. On distingue nettement 4 ou 5 mouvements dans les deux moitiés de disque, 20-25 minutes chacune une fois encore. « Under The Sun » pèche par ce manque d’une identité claire que l’HAE était parvenu à rapidement griffonné le temps des 45 minutes de son prédécesseur. Aussi, les morceaux sont bien moins mémorables et semblent surtout faire la part belle à une expression musicale brute plutôt qu’à des compositions qui vous porte vers des sommets émotionnels évidents. Décousu et saccadé, le discours, sur ce disque, parsemé de « stop & start » sur la face B, avec ce feeling résolument moyen-orientale sur ses compositions. Mais difficile de rester fermement accroché alors que l’HAE se raccroche plus à l’expression collective, un comnle. Même s’il reste un disque de qualité, jamais « Under The Sun » n’atteindra la puissance évocatrice du premier LP. A l’instar de bon nombre de regroupements de l’époque, l’HAE était porté par des idéaux politiques très radicaux qui sous-tendaient chaque composition, chaque idée insufflée dans les morceaux enregistrés. Dans l’air du temps, dirons-nous. Selon les sources disponibles ici ou là, le disque aurait tout de même connu quelques chiffres de vente très honorable en dépit de son accent avant-gardiste prononcé. Sûrement en raison de ces lignes de basses funk que l’on retrouve par endroit et qui semblent être les éléments qui permettent à quiconque de se familiariser rapidement avec la musique du collectif.
1977 est une année charnière pour le collectif. Certains de ses membres décident de rejoindre la bourgeonnante scène new-yorkaise; une décision qui sonne le glas de l’HAE sous cette forme. La plupart de ses membres continueront dans leur coin, certains reprenant à leur compte l’identité de l’HAE (à commencer par James Marshall). Mais la discographie de l’HAE s’étoffe au fil des années et des rééditions; des sessions jamais sorties voient le jour depuis la fin des années 70. On y découvre un HAE davantage tourné vers une tendance jazz/rock, jazz/funk très en vogue dans la décennie 70, tout en continuant d’explorer un versant free jazz plus au coeur de ses préoccupations; voire en mélangeant les deux comme a su si bien le faire Ornette Coleman à la même époque et un peu plus tard. En réalité, ce qui me fascine c’est tout le versant obscur de l’Human Arts Ensemble. Ces zones d’ombre où rien ne semble finalement arrêté, où tout est mouvant, multiple, nuancé et complexe. Difficile de tracer une frontière claire dans la musique du collectif. A l’image de ce papier qui se veut à la fois profond et brouillon. Mais l’Human Arts Ensemble est un exemple parmi d’autres de ce que peut être le cheminement musical, la création collective d’un ensemble de musiciens plus que talentueux (dont certains deviendront des fers de lance de leur propre doctrine, à commencer par l’éminent David Murray) qui se cherche, enregistre, met en commun pour donner naissance à un langage musical personnel et singulier. En ce sens, l’Human Arts Ensemble est un projet éphémère mais dont les répercussions esthétiques, philosophiques même, sont au cœur de ce qui forme aujourd’hui un jazz riche, ouvert et pluriel; loin des affrontements entre micro-chapelle. L’HAE est un des éléments qui aura permis à ses membres d’embrasser une vision très large de la musique, de l’expression de cette musique et de la mise en commun d’opinions esthétiques, politiques et culturelles. Une vision qui continue aujourd’hui à se répercuter parmi les cohortes de musiciens qui perpétuent la tradition d’expression et de réflexion que l’HAE, l’AACM, le BAG et d’autres collectifs ont cherché à forger à coups d’improvisations sans fin, durant lesquelles le Temps semble arrêter son cours comme pour lui aussi écouter avec attention les délires expressionnistes des instruments rassemblés.