C’est subtil mais tout à fait discernable pour peu que vous y accordiez une attention certaine: depuis 2-3 ans, le rap est entré dans un nouveau cycle passionnant et riche en nouveautés en tous genres. Que ce soit à son sommet ou au niveau des fondations, chacun s’agite et s’en va explorer des territoires plus ou moins vierges, mélangeant une série d’influences pour donner naissance à de nouveaux sous-genres difficiles à nommer mais dont les caractéristiques particulières ne manquent pas de nous intriguer et d’aiguiser notre curiosité au plus haut point. Dans ce contexte, 2011 aura été une année charnière à plus d’un titre. Une succession de projets enthousiasmants qui se sont imposés comme maître-étalon de leurs niches respectives; qu’ils se nomment « Free Bricks », « Goblin », « Watch The Throne », « Take Care », LiveLoveA$AP » et j’en passe. Des succès d’estime, des succès commerciaux pour certains (voire même de très grande réussite) mais aussi des œuvres abouties, poussant chacun à sa façon, la logique qui leur est propre un peu plus loin que ce qu’avaient fait leurs prédécesseurs. Une situation pas si courante que ça ces dernières années, voire même carrément inédite si on se prend à être honnête avec soi même, tant le rap était entré, au milieu des années 2000, dans un cycle de recyclage des déchets pour finir par appauvrir la matière première qu’il a sucé jusqu’à la moelle sans jamais parvenir à se renouveler réellement. Et ce à tous les niveaux de l’échelle, chez les poids lourds du milieu comme chez les anonymes aux dents longues (et aux idées courtes).
Parmi ces révélations, celui qui a l’oreille tendue n’a pas pu ignorer le bruit permanent qu’aura fait un petit collectif inconnu il y a encore 18 mois. Les Green Ova ont fait de 2011 leur terrain de jeu personnel. Démultipliant les projets, en groupe ou en solo, ils auront mis un point d’honneur à se répandre partout, à la vitesse du son, en proposant leur formule très personnelle mais diablement accrocheuse. Ce « cloud rap » que l’on lit à longueur de chroniques sans trop savoir ce que faire de ce gimmick textuel un peu facile. Les multiples projets des membres plus ou moins affiliés au collectif ont tous été portés réellement par le travail des Main Attrakionz, « the best duo ever », a.k.a. Mondre et Squadda B, en activité depuis 2010 et auteurs déjà d’une tripotée de projets plus ou moins intéressants mais tous très caractéristiques. Originaires d’Oakland, Main Attrakionz porte dans sa musique une série d’influences et de références inédites dans le rap mais qui ne manqueront pas de rapidement séduire un public de plus en plus large, des mags trendys aux médias incontournables, des diggers fous aux auditeurs occasionnels. Dans le lot, « Blackberry Ku$h », « 808 & Dark Grapes » ou encore « Chandelier » auront marqué profondément les auditeurs, au point d’installer Main Attrakionz directement dans le paysage des artistes qui montent vite et fort, dés le début 2011.
Dans le sillage de ce gangsta rap stratosphérique et touchant, déclamé sous substances psychotropes et passé au filtre d’une reverb limite cosmique, une tripotée de producteurs ont fait leur apparition et squattent les crédits des disques enregistrés et publiés à tour de bras par la clique Green Ova. Parmi ceux-là, le duo Friendzone commence à se faire un nom auprès de ceux qui sont suffisamment curieux pour aller creuser dans la discographie confidentielle mais qui commence à gentiment s’étoffer du duo originaire de San Francisco, la Bay Area, toujours. Tout commence à l’automne 2010 là aussi, avec l’excellente tape curieusement intitulée « J+++ / Why They Wanna Kill Me », distribuée sur le Web, dans laquelle on retrouve déjà les bases à partir desquelles le duo va étoffer sa musique: une tripotée de synthés qui envahissent tout l’espace, comme pour propulser l’auditeur dans un espace saturé dégoulinant de sons synthétiques impossibles à clairement identifiés, à la limite de l’ambient par moments, proposant toujours cette « sensiblerie » touchante et parfois un peu en décalage. Si on ne retrouve pas encore l’influence rap en tant que tel, il faut attendre l’éclosion de quelques nouveaux projets confidentiels avant que ne débarque le projet « Kuchibiru Network » à l’été 2011. Durant les quelques mois écoulés, le « cloud rap » a fait sa petite place en tant que nouveau gimmick musical de la Bay Area et Friendzone s’en fait le porte-étendard en rassemblant dans une tape intégralement mixée une bonne partie de leurs potes, tous versés dans une pratique rap qui transporte l’auditeur très haut et ne le fait plus retoucher terre avant la dernière seconde ou presque. James Laurence et Dylan Reznick sont assez loin des préoccupations d’un duo comme Main Attrakionz mais les esprits convergent vers cet espace où semble se mélanger à la perfection les deux approches pour donner naissance à cette formule clairement accrocheuse.
Aussi, rien d’étonnant à ce que les Friendzone s’accoquinent avec Main Attrakionz pour ce « Kuchibiru Network ». Squadda B et Mondre apparaissent en solo, aux côtés de producteurs proches des deux entités: Marlee B, Skywlkr, L.W. Hodge, 100, Gummybear, Julian Wass, Ryan Hemsworth et autres Birthplace. 49 minutes d’un hip hop planant, d’un rap allumé mais carrément addictif comme savent si bien le faire les Main Attrakionz et leurs potes, de ce nouveau genre de r&b plus mature, plus sérieux mais clairement envoûtant qui tend à éclore ici et là depuis une bonne année aussi… Une formule bien trouvée qui permet de rapidement faire un état des lieux de la situation dans la Bay Area et aux alentours. Et autant dire que le potentiel est là, la formule est encore à rôder mais réserve déjà quelques très bonnes surprises. Aussi, Friendzone et Main Attrakionz n’hésitent pas à se tourner autour, les uns travaillant avec les autres (notamment sur le « 808 & Dark Grapes II » sorti au cœur de l’été 2011) pour développer plus avant ce qui semble apparaître timidement au détour d’une production ou d’un morceau lâché un peu nonchalamment sur le Web. Car on sent un réel potentiel dans toute cette formule qui ne demande qu’à être mise à l’épreuve du temps pour que soit portées vers la lumière toutes ses qualités. Aussi, Friendzone remet le couvert et nous gratifie début décembre dernier d’une nouvelle mouture de leur « Kichiburu Network », plus aboutie celle-ci.
« Kuchibiru Network 2″ se veut plus cohérent que son prédécesseur. Un vrai tour de force pour ce qui ne peut être considéré que comme une mixtape (enfin une semi tape, ça n’est pas mixé à 100% mais ne soyons pas trop pointilleux). Le duo a su travailler correctement son nouvel opus pour un impact maximum, sans déchet ou presque. En 55 minutes, Friendzone signe là à mes yeux la meilleure tape de 2011, haut la main. On y retrouve la formule chère au duo, les productions des proches cités ci-dessus et surtout 3 morceaux rappés de très haut niveau signés Main Attrakionz qui portent ce « Kuchibiru Network 2″ vers des sphères que son aîné n’avaient pas pu atteindre. Notons pêle-mêle le très bon ‘Incredible’ de Marlee B, un ‘Stratus’ enthousiasmant de la part de Squadda B et Mondre, les très bonnes prestations de Ryan Hemsworth, Julian Wass et Silky Johnson, et bien sûr celles des maîtres des lieux, les Friendzone (qui nous gratifient, entre autres, d’un ‘DB’ de très grande valeur). On y retrouve toujours ces influences mélangées au shaker et dégustées à la petite cuillère, délicatement: un feeling sudiste évident, des nappes de synthés en provenance des dernières tendances électroniques, un sens de la mélodie facile qui accroche l’oreille (souvent issues de morceaux j-pops un peu kitschs dont les Friendzone sont friands; on retrouve d’ailleurs beaucoup de références à la culture japonaise, à commencer par du rap nippon ou l’utilisation de kanjis) et ce petit côté lo-fi bienvenu, entretenu par la pochette qui renvoient au « purple », la couleur la plus en vue en 2011.
Il semble difficile de réellement se fixer sur une seule réalité tant cette musique, « cloud rap » ou peu importe le nom, se veut protéiforme et dont les racines semblent courir un peu partout, à travers les scènes et les époques. Si elle n’a pas toujours un aspect novateur dans la forme, sur le fond « Kuchibiru Network 2″ est une carte de visite parfaite pour cet autre genre de rap/hip-hop, celui dont on ne parvient que très difficilement à envisager les contours mais qui se fait une place un peu officieuse parmi les exercices classiques du genre. Gageons par ailleurs qu’il ne s’agît là que d’un exemple parmi des dizaines d’autres de collectifs officieux et élargis qui prennent leurs aises et commencent à imposer leur visions des choses sur une musique qui avait bien besoin de se prendre quelques mandales pour retrouver un peu de fraîcheur et d’envie de proposer du neuf. On commençait sérieusement à se sentir mal, dans cet espace confiné. Friendzone et leurs collègues prolifiques ont ouvert la fenêtre grand, très grand. Tellement grand que de nouvelles réalités ont réussi à prendre consistance dans notre dimension à nous. Attendons donc tranquillement la phase de maturation, le meilleur est à venir.
Pour dénicher du Friendzone à gogo, autant se rendre directement sur leur Tumblr: friendzone.tumblr.com