- Substance-M -

Infos

Articlé publié le 24 avr 2012 par .

Classé dans Chroniques, Réflexions.

Bigg Jus, « Machines That Make Civilization Fun » (première partie)

Je me suis consacré corps et âme à la musique dans sa globalité à une époque où j’avais besoin d’éviter de trop réfléchir. Elle m’offrait un peu de répit, une pause entre une prise de conscience un peu trop aigüe et l’absence totale de moyens de l’exprimer d’une quelconque façon. Je n’ai jamais été créatif au sens noble du terme, je n’ai jamais eu ma disposition les moyens de transformer ce que je percevais en une ligne claire tout en lui donnant du sens. J’ai toujours fonctionné à l’intérieur en retournant les sujets pour tenter de voir ce qui existait au-delà de la surface des choses. A cette époque, la musique m’a permis d’envisager une zone de divertissement absolu qui venait remplir un vide; ou plutôt créer de toute pièce un territoire qui n’existait pas, ou peu. Autant dire que la révélation s’est avérée plus que troublante.

Mais cette relation a cessé d’être lorsque je perçus au-delà de ce que j’identifiais comme « musique ». Des logiques qui m’échappaient, des détails que j’ignorais. La multiplicité des acteurs, les soucis de création et d’enregistrement de la musique, les problématiques de sa diffusion au plus grand nombre. Ou l’ultra-spécialisation esthétique pour aller fouiller toujours plus profondément dans un sous-sous-sous-genre. L’objet « musique » devint une construction intellectuelle et humaine passionnante que je prenais alors plaisir à décortiquer pour en comprendre les tenants et les aboutissants, les enjeux, les rouages et toutes ces choses auxquelles on devient sensible en se consacrant à fond dans quelque chose mais qui paraissent curieusement invisibles auparavant. Comme une apparition. La musique était devenue cet écosystème complexe, en mouvements, fait d’interactions, d’échanges, de conflits et de recherches personnelles. Une création humaine, à l’image de l’Homme donc. Dont la dynamique et l’énergie sont faites d’une infinité de flux générés par le travail quotidien du moindre petit musicien amateur enfermé dans sa chambre et qui gratte trois cordes ou appuie sur trois boutons.

A l’image de l’Homme, la musique s’est avérée porter les mêmes caractéristiques que celui qui l’avait engendrée. Notamment cette recherche d’une identification primaire, d’une « odeur » humaine qui doit la parcourir, ce vecteur potentiel, un véritable véhicule culturel de toute première qualité. Capable de s’incarner autant dans l’instant T (le temps-référence de la société occidentale) que dans la durée, la très longue durée pour certaines œuvres complexes. Tout en gardant une logique propre. L’expression ultime qui permet de se projeter à 200 % en se livrant soi même tout en étant compris par ceux qui prendront le temps nécessaire à la familiarisation puis l’acceptation de l’idée générale proposée. Et ce temps nécessaire peut s’avérer exagérément long dans certains cas très particuliers, de part l’ultra-personnification de l’idée musicale à l’œuvre.

C’est peu de dire que la musique de Justin Ingleton a.k.a Lune TNS a.k.a. Bigg Jus(toleum) est une expression ultra-personnelle de son caractère si particulier, de son parcours chaotique. Jus a toujours été un personnage un peu à part dans cet environnement rap underground new-yorkais des 90′s puis début des années 2000. Sans concession, il n’a jamais vraiment appartenu à rien de très défini, tout est flou autour de lui. Sauf une chose : le potentiel hautement marquant de la musique qu’il enregistre. Company Flow n’a en réalité jamais été un véritable groupe au sens propre du terme, sa relation avec El-P est toujours restée assez conflictuelle, faite de passions puis de déchirements successifs.

Grandement marqué par les évènements du 11 Septembre, il annule la sortie de la première mouture de « Black Mamba Serums », son tout premier LP solo, pour la retravailler en profondeur et la faire correspondre à ce que l’effondrement du World Trade Center a dévoilé devant ses yeux : un monde bien plus complexe que ce tout ce qu’il avait pu constater jusqu’alors. « Black Mamba Serums » ne sortira finalement qu’en septembre 2002 au Japon, via P-Vine (on accolera au LP un « Japanese Edition » fort à propos d’ailleurs). Il faut attendre deux longues années pour que « Black Mamba Serums 2.0″ voit effectivement le jour, chez les Anglais de Big Dada (Jus y ajoutera même la version MP3s de l’album dans sa version japonaise originale, pour constater le travail réalisé entre-temps; démarche avant-gardiste pour l’époque, avec le recul).

Créateur en 1998 de Sub Verse Music, peut-être l’un des labels undergrounds new-yorkais les plus importants de son époque, au catalogue exemplaire en à peine 5 ans d’existence réelle, de là Jus offrira un écrin à quelques albums new-yorkais aujourd’hui cultes (« Obelisk Movements », « Coming Forth By Day… », une réédition qui fera connaître à un public élargi l’inénarrable « Operation: Doomsday »…). Après une entame de carrière solo que l’on peut qualifier de parfaite, il disparaît en 2005 sans ne laisser aucune trace discographique pendant 7 ans, une éternité. Sans parler du caractère hautement particulier et marquant de sa musique, de son flow, de son écriture aussi puissante que poétique et imagée. Tout ceci a contribué à faire de Bigg Jus une figure insaisissable que les fans n’ont pas attendu pour quasi mythifier. Nous les premiers, à peine la vingtaine, les petits branleurs que nous étions lorsque nous avons tous été scotchés par ce mec, ‘I Triceratops’ et ‘Plantation Rhymes’, le degré hautement incompréhensible de ce qu’il racontait alors mais la manière dont il parvenait à nous hypnotiser avec son style, au début des 2000′s.

Jus a toujours eu pour moi cette image d’un bluesman moderne. Ce gars qui se borne à faire un témoignage déchirant de ce qu’il observe, de ce qu’il note avec application. Car les thèmes de la misère sociale, de l’exclusion et de l’ignorance collective ont toujours été monnaie courante chez Jus. Mais plus qu’un fond de commerce, il s’agissait d’un simple cri, d’une complainte pleine d’émotion pure que Jus balançait avec ses prods bizarres, jamais tellement en place, et ce flow parmi les plus insaisissables, ces schémas de rimes mémorables. Une puissance que l’on ne constatera réellement sur disque que lorsque sortira en 2001 « Plantation Rhymes EP », son tout premier essai solo, mais que l’on sentait déjà chez Co Flow. Là où il semblait déjà très au fait de ces questions et d’un engagement intellectuel fort dans les thèmes qu’il choisissait d’évoquer, les années passant, Bigg Jus va aller en affutant sa lame pour en faire une épée effilée à l’extrême, tranchante. Un constat qui ne coule pas de source tant il me fallut un long moment avant que je ne « vois » réellement de mes yeux tout le caractère particulier de la musique de Lune TNS.

Mais Bigg Jus s’est appliqué à développer une musique parmi celles qui m’ont permis de voir au-delà des notes, au-delà des mots pour comprendre plus loin. En creusant, on tombe nez à nez avec la personnalité singulière d’un Bigg Jus déconcertant qui alterne entre l’engagement politique symbolique, la parano ultime, les théories du complot au bords des lèvres, la rage pure et les moments de découragement tellement touchants qu’on se plaît à écouter ses récits d’une misère sociale élevée au rang de système alternatif dans un « Poor’s People Day » un peu dénigré lors de sa sortie en 2005. De quoi placer la figure de ce rappeur unique parmi ce petit groupe d’artistes qui m’auront marqué en profondeur. Mais tout ça c’est très loin, c’était lors de la décennie précédente. Entre temps, le rap a changé et le monde autour de Justin aussi. Bigg Jus semblait appartenir aux ombres vieillottes d’un rap d’une autre époque dont on se plaît à parcourir de nouveaux les disques les plus emblématiques de temps à autres en se remémorant les premières écoutes, les premiers échanges avec des inconnus sur des forums, les inlassables attentes d’une époque où le leak était une espèce de Graal du web…

Les espoirs d’hier sont devenus de vielles rengaines qui, pour peu qu’ils soient encore actifs, n’ont de cesse de nous balancer la même tambouille que l’on connaît par-cœur, au point de ne souhaiter qu’un arrêt pur et simple de tout ce cinéma, passer définitivement à autre chose. Ce que la petite poignée de fans dans le monde qui conservaient l’image de Jus quelque part dans un recoin un peu poussiéreux de leur cerveau n’a sûrement pas manqué de faire ces dernières années. A raison ; comment pouvait-il en être autrement ? Comment pouvions-nous penser qu’une personne aussi instable que Bigg Jus referait surface après s’être autant éloigné de ce milieu qu’il a côtoyé plus de dix ans durant ? A la faveur de la publication par Mush, label californien en cheville avec Jus depuis 2005, il y a plusieurs mois de ça de ‘Advanced Lightbody Activation’ sur Youtube, aperçue par hasard un jour d’errance sur les réseaux sociaux, le choc pur et simple d’être mis nez à nez avec Bigg Jus et sa nouvelle musique. Les vieux fantômes ressortent, on se prend à espérer quelque chose, on ne sait pas trop quoi, à rire même, en se disant qu’on ne change jamais totalement. Mais lorsqu’on appuie sur play pour la toute première fois et que l’on ne décroche pas une seule fois du LP plus de 3 jours durant, on se dit qu’on est face à un album particulier. Convaincu même, ça semble difficile à croire. Le timing est trop parfait, la musique trop parlante.

Deuxième véritable solo de Bigg Jus, « Machines That Make Civilization Fun » n’aurait pu trouver meilleur moment pour voir le jour que ce printemps 2012. Officiellement depuis plusieurs années, le monde occidental est entré dans une phase de remise en question profonde, structurelle, idéologique. Crise économique, financière, politique, tout semble surgir de sous le tapis ; on se prend à se réveiller et à constater que tout ceci est bien réel, qu’il ne s’agit que du résultat d’un lent processus de pourrissement. Voire même que tout n’a été bâti que sur un sol meuble au possible, les fondations idéologiques se révélant horriblement fragiles, factices par endroit, le mensonge affleurant partout, sur tous les thèmes. Tous n’ont à la bouche que le changement, la réforme, les mouvements de protestation politique se multiplient, dans des formes singulièrement naïves et grotesques (Occupy, Anonymous…) mais suffisamment marquantes dans leur forme pour ne pas être ignorées. Dans tout ça, la question des réseaux cachés, des opérations sous faux drapeaux, des contre-insurrections,de la manipulation et de l’endoctrinement soft des masses, des groupuscules puissants à la légitimité toute discutable, deviennent une préoccupation que le citoyen lambda ne peut plus ne pas avoir, entretenir au quotidien, cherchant toujours plus loin à comprendre les véritables rouages du « système » que personne ne sait définir mais que tout le monde renie. Le monde semble soudain n’être qu’une scène de théâtre dont il faut connaître les codes pour parvenir à comprendre ce qu’il s’y passe alors qu’on le croyait entré dans une « fin de l’Histoire » théorique dans cette période post-chute du Mur. Un sentiment plus que jamais disparu aujourd’hui tant les modèles de société en Occident semblent ne plus tenir qu’à un fil, quelque soit le pays. Voir plus loin qu’une analyse primaire, de surface, où les faits ne sont jamais mis en perspective et discutés.

Dans ce contexte effrayant (mais intellectuellement stimulant pour quelqu’un dont la curiosité ne semble pas avoir de bornes), Bigg Jus débarque de manière trop parfaite avec une bande-son de 37 petites minutes qui vient illustrer à la perfection l’époque dans laquelle nous nous trouvons. Rarement un album aura-t-il su exprimer d’une manière aussi fidèle l’environnement dans lequel il aura vu le jour. Tout en suscitant une vague d’émotions indescriptible, difficile à réfréner, qui prend aux tripes, fait fonctionner le cerveau à fond, affole les battements du cœur. Mais tout ceci est l’œuvre de la personnalité hors-norme de Jus, son côté à la limite du psychotique. Lui qui pour l’occasion a poussé bien plus loin le discours qu’il entretient, approfondi, enrichit, depuis « Plantation Rhymes ». Un tout autre niveau qui dépasse simplement les considérations sociétales pour plonger plus profondément dans une critique argumentée et culturellement riche d’une idéologie qu’il juge pernicieuse, saupoudrant le tout de questions de morale et d’éthique cruciales. Sans jamais tomber ne serait-ce qu’une seule seconde dans la naïveté de trop de ses congénères rappeurs ou dans l’agressivité complètement hors de propos. « Machines That Make Civilization Fun » est un manifeste d’une grande valeur : musicale, intellectuelle et humaine.

Car ce qui rend le tout si particulier, c’est bien la forme que Bigg Jus a donné à cet album. Treize morceaux (trois uniquement instrumentaux) qui, mis bout à bout, nous permettent de constater à quel point Jus a encore évolué dans la pratique de sa musique; à tous les niveaux. Vocalement, aucun morceau ne singe l’autre. A chaque pièce musicale, oui j’ose l’expression, Jus s’emploie à faire éclater un peu plus son flow, toujours moins contrôlé, tantôt fantomatique et effrayant, tantôt dans un cri contenu ou complètement explosif, tout en se foutant totalement de la métrique traditionnelle. Dans son univers, les mots se placent eux-mêmes et prennent tout leur sens lorsqu’ils sont sortis de tout carcan rythmique, explosant de manière plus ou moins aléatoire et demandent ainsi une attention de tous les instants. Mais la forme de son flow plus riche que jamais vient renforcer la singularité de la démarche. Jus a cessé d’être ce rappeur new-yorkais pour n’être qu’une expression plus que personnelle de son essence même. Même si mon propos peut paraître disproportionné au regard du peu de reconnaissance qu’un personnage comme Jus peut avoir aujourd’hui, même parmi les plus fins suiveurs du genre, je le dis sans ambages : rarement artiste m’aura paru proposer une musique si personnelle et si puissante. Il résume à lui seul tout ce qu’on se borne à faire à longueur d’années par ici : chercher à comprendre la part d’humain qui se cache au milieu des formats musicaux. Mais l’exercice est d’une simplicité enfantine cette fois, tant Jus donne tout ce qu’il a, sans jamais travestir son propos ou se compromettre dans une pose discutable.

Tout ceci aurait pu n’être qu’une sortie au concept alléchant mais à la réalisation trop moyenne pour réellement convaincre si le fond qui accompagne la démarche globale du LP n’avait pas été à la hauteur; voire même plus puissant encore que ce que l’album promet sur le papier ou dans les mots utilisés pour le décrire (même les miens). Au-delà des mots, les productions entièrement réalisées par Bigg Jus font simplement partie des tous meilleurs travaux de Jus, sans aucun doute. Jus a complètement noyé ses influences d’antan, ces samples soul et jazz qu’il découpait et réutilisait très librement, dans des systèmes électroniques enveloppants, agressifs, occupant tout l’espace, ne laissant pas l’auditeur respirer une seule seconde. Tout s’enchaine, les explosions, les impressions de « mitraillage », un thème sonore récurrent du LP, de vagues relents drum n’ bass old school vite saccagés, dans l’urgence, les cuts et chops par milliers, ces drumbreaks qui évoluent hors de toute logique métrique, des samples de voix menaçantes, des claviers effrayants, qui forment l’essence même de ce style bringuebalant, en déséquilibre permanent mais qui servent de zones de combat pour les mots venus s’entrechoquer au milieu. Toutes construites dans un thème identique, les productions de « Machines That Make Civilization Fun » viennent pourtant se compléter à la perfection en proposant à l’auditeur toute l’étendue de l’imagination musicale de Jus qui sait construire avec talent et à propos sur un thème souvent adressé, rarement utilisé à sa juste valeur. Une scène de guérilla musicale pure, apparentée à un bombardement incessant qui fait passer « Black Mamba Serums » pour une pause gentillette. Comme si Jus était parvenu à trouver dans la musique qu’il pratique depuis 20 ans la manière de répondre à ce fond qu’il a toujours véhiculé et qui constitue l’essentiel de sa démarche : le discours.

Car voila ce qui rend « Machines That Make Civilization Fun » si mémorable, si parfait : les mots de Jus, la manière qu’il a de les utiliser, ces idées et concepts percutants qu’il balance à la face de l’auditeur sous couvert de références qu’il faut parfois décrypter, chercher à comprendre, pour saisir le sens d’un groupe de mots en particulier. Bigg Jus ne fait même pas de véritables phrases parfois, souvent, il multiplie les expressions, les images percutantes qui, mises bout à bout, forment l’essence de son propos. Mais pour pouvoir s’en délecter, il va falloir aller la chercher, creuser le sol à mains nues, tant les références peuvent s’avérer un peu cachées, jamais totalement expliquées ou exprimées. Aussi, jamais Jus ne tombe dans un moralisme casse-couille, dans une dénonciation « objecteur de conscience » néo-hippie. Jus est dans l’action pure, l’action verbale, ses mots sont des coups de butoir qu’il assène avec subtilité, volontairement évasif par endroits pour laisser l’auditeur connecter les points entre les thèmes pour comprendre de quoi il retourne, ou bien réellement direct, net et précis lorsqu’il s’agit de pointer du doigt sans jamais se voiler la face (le génial ‘Samson Op-Ed’, parmi d’autres; l’un des sommets musicaux et discursifs du LP où Jus questionne et critique sans détour la politique militaristo-coloniale paranoïaque et les fondements idéologico-religieux d’Israël qui ne repose plus que sur une effrayante « Samson Option » pour asseoir sa légitimité auprès de son environnement géopolitique direct). Ce discours est ce qui distingue réellement Bigg Jus de tout ceux qui font une musique qui ressemble de près ou de loin à la sienne. Une conscience aiguisée, une ouverture sur le monde qui lui permet d’embrasser toute la question géopolitique dans son acceptation la plus large, en y accolant les sous-domaines économiques, sociaux, politiques et culturels pour former ce paysage qui s’est révélé à lui au fil des années. Une démarche musicale qui pourrait presque confiner à la folie tant la puissance des mots qu’il emploie marque l’auditeur. Un véritable coup de poing en pleine face dés la toute première écoute. Et qui ne s’atténue jamais réellement.

Après plusieurs dizaines d’écoutes du disque ces dernières semaines, je suis certain de ne jamais penser avoir fait le tour de ce second LP de Bigg Jus. A chaque moment, il se révèle à moi d’une autre manière; la musique prend le dessus, puis c’est un concept qui se détache lentement, qui pousse à aller se procurer textes et bouquins sur le sujet avant de revenir dessus. Puis le style de Jus lui-même nous frappe, nous étonne et nous fait nous demander si l’on a déjà entendu quelque chose de la sorte par le passé. Probablement pas, mais on ne saurait dire si la surprise et l’impression de puissance réelle qui se dégage de ce disque saurait se trouver ne serait-ce qu’une petite poignée de challengers pertinents depuis les tous premiers albums de rap à avoir exploré ce spectre. Et je suis on ne peut plus sérieux en écrivant ça. Un production comme celle de ‘Respective Of F1 Dub’, qui clôt l’album, est plus éloquente que toutes les déclarations d’intentions que j’ai pu lire ou entendre à ce jour dans une forme de rap comparable. Cette irrégularité du sol, ces bruits incessants, une menace qui peut venir de partout, ces voix filtrées et découpées à la hâte. Merde, un véritable sentiment de peur, peut-être comparable à celle que j’ai eu en découvrant le tout premier LP de Nephlim Modulations Systems, son duo en compagnie de l’autre allumé californien Orko The Sykotik Alien, un soir, tout seul chez moi, dans un noir quasi total, où j’ai senti la peur s’emparer de moi au fur et à mesure que j’avançais dans l’album.

Mais « Machines That Make Civilization Fun » m’apparaît aussi comme un véritable manifeste positif, aussi étrange que cela puisse paraître. Au-delà de tout ce que Bigg Jus dévoile et avance, du plus farfelu au plus marquant, il est le symbole fort d’un engagement possible, aussi symbolique soit-il. Il demeure des causes pour lesquelles il semble être pertinent de s’interroger, d’en décrypter les tenants et les aboutissants, au-delà de la simple démarche du vote qui semble être présentée, en cette période d’élection présidentielle, comme le parangon de la démocratie. Mettre un bulletin dans l’urne semble suffisant. Dans un société où l’on tend à la passivité intellectuelle la plus effarante, l’hymne pseudo-militariste de va-t-en-guerre rapologique chargé de symboles d’un ‘Black Roses’ résonne comme un chant de remobilisation de soi-même. Retrouver une forme de conscience personnelle pour tendre vers une conscience collective plus riche et plus précieuse que jamais. Une union derrière la bannière d’une volonté de compréhension des mécanismes que l’on a oublié de questionner et qui semblaient nous apparaître comme une évidence pure, aussi dégueulasses soient-ils. C’est ce dont est capable la musique de Bigg Jus, ce qu’elle a provoqué chez moi et chez la poignée de personnes avec qui j’ai pu en discuter de longues heures durant ces dernières semaines. Loin de la bien-pensance, de la mollesse pseudo-égalitariste, de la gentille naïveté droits-de-l’Hommiste. Le monde de Bigg Jus, le notre, est plus complexe et comprend dans chacun de ses éléments une infinité de causes et de conséquences, d’acteurs et de parties-prenantes, de motivations expliquées ou drapées, qu’il est vital d’interroger avant d’aller plus loin. Dans un geste musical clair et sans concession, un véritable cri qui en vaut dix mille autres et qui mériterait d’être élevé au rang de ce à quoi il pourrait prétendre : être le témoignage incontournable unanimement reconnu par tous, l’étape incontournable pour une génération qui cherche avant tout à toucher du doigt l’essence même de ce monde dont elle fait partie ; un témoignage plus que marquant porté par un musicien tout simplement au sommet de sa carrière.

« Machine That Makes Civilization Fun » est disponible dés le 8 mai prochain, via Mush aux Etats-Unis et nos amis de chez Laitdbac (avec Module) pour l’Europe, qui n’en finissent plus de participer à des projets plus que pertinents ces derniers mois. Une version vinyle du LP est d’ailleurs dans les tuyaux. Le single « Black Roses » (inclus, 1 remix d’El-P & Bigg Jus et la meilleure production depuis 3 ans de Thavius Beck) est d’ors et déjà disponible sur vos plateformes d’achat de musiques numériques préférées.

————————-

Épilogue: parce que je n’aborde jamais un disque aussi longuement que je le voudrais, pour cette occasion très spéciale une (longue) seconde partie concentrée sur le contenu même des morceaux et sur laquelle je travaille actuellement est à venir. A suivre donc, ne dormez pas, ne dormez plus.

5 commentaires

  1. OPAZ
    3 mai 2012

    Belle chro Newt’, pour un album surpuissant qui réveille le hip hop (mais pas que…). Hâte de lire la suite….

  2. Digital Mojo
    6 mai 2012

    Merci Opaz. La suite arrivera un de ces jours mais il va me falloir un peu de temps pour tout digérer et revenir avec quelque chose de construit. Bientôt. ;)

  3. Teodor
    23 mai 2012

    Merci pour l’énergie déployée.

  4. Abitbol
    28 juin 2012

    « Jus a toujours eu pour moi cette image d’un bluesman moderne. Ce gars qui se borne à faire un témoignage déchirant de ce qu’il observe, de ce qu’il note avec application. Car les thèmes de la misère sociale, de l’exclusion et de l’ignorance collective ont toujours été monnaie courante chez Jus. »

    En réalité, le blues n’a jamais été une musique de contestation ou même d’observation des misères et des injustices sociales. Comme le dira Iggy Pop, les thèmes de prédilection du blues était le cul, les drogues et la picole (à cela on peut rajouter la religion chrétienne mixée au vaudou avec des mythes locaux sur le diable etc).

    Paradoxalement, il faudra attendre le folk new yorkais bourgeois et lettré (et de gauche) pour mettre en avant ces injustices sociales, avec les fameux Protest Singers (Woody Guthrie, Bob Dylan etc)

  5. Digital Mojo
    29 juin 2012

    Je connais bien le blues mais effectivement, c’est rappel à faire. Mais en creux de ces thèmes, c’est aussi le manque de pognon, et la drogue ne va pas bien souvent sans une situation sociale plus que précaire. « I’m broke » et tout le bordel, c’est ça aussi le blues. Il faut voir plus loin que juste le discours sur le sexe.

Laisser un commentaire