SND, « Atavism »

atavismLa raison d’être de Mille Plateaux, la base idéologique je veux dire, j’ai longtemps eu du mal à lui trouver un sens. N’importe lequel. Ça a toujours été une source de questionnement pour moi. Alors je me suis plongé dans la lecture du bouquin de Deleuze et Guattari, « Capitalisme Et Schizophrénie« , en deux volumes. « Mille Plateaux » (1980), le second volume, est l’influence directe et reconnue par Achim Szepanski, l’un des créateurs du label : je n’ai jamais lu un livre plus abscons, plus difficile à appréhender. Le style est complexe, la pensée est étrange, les démonstrations sont difficiles à suivre (et à suivre où, d’ailleurs?). Une centaine de pages plus tard, j’avais l’impression de chercher en vain un fil invisible qui s’emmêlait dans tous les sens, revenait sur lui-même, disparaissait pour réapparaître plus loin. Je me sentais exclu de tout ce qui pouvait se passer entre Deleuze et Guattari. Du coup, exit « Mille Plateaux ».

Ceci étant, et ce pour revenir à nos affaires, je me dois de reconnaître à Mille Plateaux, désormais, un catalogue d’une grande qualité et une logique bien à lui : Alec Empire, Oval, Christian Vogal, Kid 606 et surtout, pour moi, SND. Le duo anglais formé par Mike Fell et Mark Steel est sûrement l’une des choses les plus incroyables que j’écoutais à l’époque où j’explorais quelques pans de la musique électronique qui m’était tout à fait inconnus. Nous étions aux alentours de 2002 et mon horizon se limitait à quelques grandes certitudes que je m’empresserai de bousculer dans un futur proche, pour ma propre santé mentale si j’ose dire. Et cette prise de conscience allait passer par le bien-nommé « MakeSND Cassette » sorti il y a tout juste dix ans chez Mille Plateaux. Je n’avais jamais entendu ça : une musique minimaliste (au sens premier du terme, tel qu’on le connaissait à la fin du siècle dernier), envoûtante, tout en retenu, sans ambages stylistiques particuliers autre que celui de mettre au jour des pulsations électroniques qui semblent, au premier abord, primaires et vaines. Comme des pulsations vitales, au coeur du coeur des choses. La particule élémentaire musicale, feutrée, délicate mais bien présente.

Les maxis sortis en autoprod mis à part, je n’ai jamais apprécié autre chose que ce long format, chez SND. Étrange. Tout le reste me paraissait comme une énième réplique de ce qu’ils avaient déjà fait le temps des quinze morceaux du premier album (douze pour la version 2xLP). N’étant pas un fan acharné, je passais sans m’arrêter sur « Raster Edits » sous le pseudo Blir en 2005, sur la sortie du pack regroupant les maxis « 4, 5, 6″ l’année passée (les trois premiers ayant connu les bacs dix ans auparavant, en guise de prélude à la carrière du duo). Je ne pensais pas revoir SND de sitôt en fait.

Aujourd’hui, « Atavism » tourne presque une fois par jour chez moi. Je me rends compte combien la formule que j’ai découverte sur « MakeSND Cassette » est en fait aujourd’hui tout à fait désuète et bien ancrée dans la réalité musicale d’il y a dix ans. Aujourd’hui, SND cultive un style minimaliste au service d’une cause différente. La seule constante, c’est la justesse quasi parfaite du son. Épuré au possible, sans fioritures et explore une double-hélice souvent mise en avant de telle sorte : le caractère « percussif » des bouts de sons utilisés, l’environnement parfois presque mélodique lorsque ces sons sont mis bout à bout. Cette formule simple est explorée tout le long des 60 minutes de l’album. Autant dire qu’écouter « Atavism » c’est se parer à un véritable engagement personnel envers la musique du duo.

Forcément, l’écoute de cet album exige une adhésion sans retenue aucune de la part de l’auditeur. Et ce dès les premiers morceaux. « Atavism » dévoile sa formule sans attendre, fait montre d’une certaine pédagogie lorsqu’il s’agit d’exposer les considérations musicales de ses créateurs en dévoilant par petites touches ici et là la précision de l’environnement sonore. Les morceaux sont composées à base de touches chirurgicales. Rien ne dépasse de cet univers synthétique où ne semblent cohabiter que quelques patterns de breakbeats froids et une poignée de sons issus de synthés. Et c’est tout.

Mais « Atavism » est une course contre la tentation de l’esprit à chercher un sens à ce qu’on lui propose. Un début, une fin, un déroulement plus ou moins ancré dans une logique musicale définie. Ici, SND pratique l’hypnose musical de haut-vol, celui qui vous fera entrer dans un monde stérile et blanc, lisse et sans aspérités (à l’image de la pochette de l’album); sans autres moyens d’en sortir que de parvenir à savoir ce qui se cache derrière cette énième répétition de boucle. Les deux musiciens combinent avec habileté la création de boucles répétitives et simplistes qui se frayent un chemin jusqu’au plus profond du cortex cérébral pour s’installer comme un élément musical intrusif que seuls les plus avertis seront à même d’intégrer, de manipuler avec intelligence pour en dévoiler les nuances extrêmement ténues.

En réalité, SND est de retour avec plus qu’un album. Il s’agit ici d’un jeu de rôle que l’auditeur est sommé d’accepter sous peine de n’être plus capable d’entrer dans cet édifice parfois effrayant. Accepter de se laisser emporter n’est pas à la portée de tous. Plus qu’aucun autre, « Atavism » exige une implication de tous les instants. La musique, allègrement présentée comme divertissement sans autre forme de nuances par ceux qui ne voient pas plus loin que le bout d’une mélodie, se fait ici expérience physique au plus près de la réalité humaine : tester les limites du corps (de l’esprit).

Mais le jeu en vaut la chandelle lorsque l’on parvient à se laisser dériver avec délectation jusqu’à la plage 9 où la combinaison « minimaliste » (as-ton trouvé exemple plus parlant pour illustrer cet adjectif ?) des débuts laisse la place à une boucle entraînante, une forme d’appel au déhanchement cybernétique lancé par une batterie d’unités centrales qui superposent percussions et traits sonores synthétiques. « Atavism » ne va pas non plus sans son lot de sommets quasi infranchissables. En témoigne la piste 13 : en fin d’album 9 minutes d’un système de percussions aux prises avec une répétition bientôt douloureuse et soumise à des variations microscopiques que seuls les plus impliqués seront à même de franchir d’une traite sans s’effondrer à quelques encablures de la récompense qui semble se présenter en fin de parcours : rien ou la satisfaction d’avoir franchi les limites de ce qu’on pensait audible, d’avoir découvert un nouvel horizon sonore. Et, accessoirement, d’avoir écouté un nouvel album de SND qui ne manquera pas de faire partie des expériences musicales les plus marquantes de ces dernières années pour moi.